
Il y a des moments dans l'histoire d'une 'révolution' où ses dirigeants doivent décider ce qu'ils souhaitent construire après avoir conquis le pouvoir. Démolir un régime est une chose ; en ériger des institutions qui gouverneront plusieurs générations en est une autre, beaucoup plus transcendante. À Cuba, cette décision a commencé à se définir au cours de la deuxième moitié des années 1960 et a trouvé son expression formelle en 1976, lorsque la première Constitution socialiste de la 'Révolution' a été adoptée.
Jusqu'alors, le pouvoir révolutionnaire avait fonctionné par le biais de structures provisoires, de décrets et d'organismes créés ou transformés en fonction des besoins politiques du moment, ainsi qu'une concentration extraordinaire de l'autorité autour de Fidel Castro.
L'institutionnalisation visait à mettre de l'ordre dans cette situation. Les structures de l'État ont été réorganisées, une nouvelle division politico-administrative a été établie, les organes du Pouvoir Populaire ont été créés et une Constitution a été adoptée.
En apparence, il s'agissait de doter cette 'Révolution' d'un cadre juridique stable. Mais ici se présente l'une des grandes paradoxes de l'histoire politique cubaine : l'institutionnalisation n'a pas été conçue pour limiter le pouvoir révolutionnaire, mais pour le transformer en un système permanent. Et cette différence est fondamentale.
Du pouvoir révolutionnaire au pouvoir institutionnel
Une révolution peut se justifier historiquement par l'exceptionnalité des circonstances qui la produisent. Elle peut prétendre qu'elle fait face à des ennemis internes et externes, qu'elle doit agir rapidement et que les règles ordinaires ne conviennent pas à une situation extraordinaire. Mais une fois que la révolution a triomphé, une question se pose inévitablement : qui contrôle ceux qui gouvernent au nom de la révolution ? C'était le problème essentiel que Cuba n'a pas résolu.
Le processus institutionnel initié dans les années soixante-dix n'a pas construit un système dans lequel différents pouvoirs pouvaient contrôler le pouvoir. Au contraire, il a créé une structure dans laquelle le Parti communiste se trouvait placé au-dessus de l’État. La Constitution de 1976 a déclaré que le Parti communiste était la « force dirigeante supérieure de la société et de l'État ». Il ne s'agissait pas d'une simple déclaration idéologique. C'était la définition constitutionnelle de la place que le Parti occuperait au sein de la République.
L'Assemblée nationale du pouvoir populaire a été présentée comme l'organe suprême du pouvoir de l'État et comme l'organe ayant le pouvoir législatif et constituant. Mais cette structure coexiste avec un principe supérieur : la direction politique appartient au Parti. C'est ici qu'une contradiction mérite d'être examinée avec sérénité : Si le Parti dirige l'État, qui dirige le Parti ?
Et si le Parti constitue la force dirigeante suprême de la société, quelle institution peut exercer un contrôle effectif sur ses décisions ? La réponse mène au cœur du problème cubain.
Fidel Castro et la myopie du pouvoir
Il est fréquent de présenter Fidel Castro comme un grand homme d'État. Personne ne peut nier sa capacité exceptionnelle à mobiliser, persuader, résister et rester au pouvoir pendant des décennies. Cependant, la capacité politique à conquérir et à conserver le pouvoir ne correspond pas nécessairement à celle de construire une République.
Un homme d'État ne devrait pas être évalué uniquement par la durée de son mandat, mais aussi par les institutions qu'il laisse en fonctionnement lorsqu'il n'est plus au pouvoir. C'est précisément ici que je considère qu'apparaît la grande myopie politique de Fidel Castro.
Castro a construit un système efficace pour préserver son projet, mais profondément fragile pour garantir la pluralité politique, l'alternance et les mécanismes indépendants de contrôle du pouvoir. L'institutionnalisation aurait pu être l'opportunité historique d'établir des limites au leadership personnel et de créer des institutions capables de survivre à tout dirigeant. Cela ne s'est pas produit.
La nouvelle structure a finalement légalisé et consolidé la concentration politique qui existait déjà. Le processus même d'institutionnalisation a placé Castro dans une position extraordinairement puissante : il a continué en tant que premier secrétaire du Parti Communiste et Commandant en Chef, et a également accédé à la présidence du Conseil d'État et du Conseil des Ministres. L'institutionnalisation, par conséquent, n'a pas éliminé le caudillisme ; elle l'a intégré dans une structure étatique formelle.
À mon avis, cela a été l'une des plus grandes erreurs stratégiques de Fidel Castro. Car un dirigeant réellement soucieux de la pérennité historique de son œuvre aurait dû comprendre que la meilleure défense d'une révolution n'est pas d'empêcher qu'elle soit remise en question, mais de créer des institutions capables de résister même au questionnement. La stabilité fondée sur des institutions peut survivre aux hommes.
Le modèle choisi
La Constitution de 1976 n'est pas née dans un vide politique. Cuba était profondément intégrée au bloc socialiste et avait adopté de nombreuses structures inspirées du modèle soviétique. La nouvelle Constitution a établi un État socialiste, a reconnu le Parti communiste comme force dirigeante suprême et a organisé le système politique autour des organes du Pouvoir populaire et des organisations de masse.
Le problème n'était pas que Cuba choisisse une orientation économique ou sociale déterminée. Une nation peut opter pour le socialisme, le capitalisme ou toute autre formule politique. Le véritable problème résidait dans le fait de fermer constitutionnellement la possibilité pour la société de choisir autre chose à l'avenir.
La Constitution de 1976 a même déclaré irrévocable le système socialiste et a établi que Cuba ne retournerait jamais au capitalisme. Cela soulève une question historique qui conserve encore toute sa force : une génération peut-elle décider constitutionnellement du destin politique de toutes les générations futures ? La réponse démocratique devrait être négative.
Une Constitution doit organiser le pouvoir, protéger les droits et établir les règles afin que les citoyens puissent modifier pacifiquement la direction de leur nation.
Lorsqu'une Constitution rend une certaine idéologie et un certain système politique irrévocables, elle cesse d'être uniquement un instrument d'organisation de la coexistence et devient également un mécanisme de conservation du pouvoir.
La disparition de l'alternance
L'institutionnalisation avait une autre conséquence décisive : elle a fait disparaître la possibilité réelle d'une alternance politique. Le Parti Communiste n'était pas simplement un parti qui rivalisait avec d'autres. Il était constitutionnellement défini comme la force dirigeante supérieure de l'État et de la société.
Par conséquent, le citoyen pouvait participer au système, choisir des représentants et exprimer des opinions dans les canaux établis, mais il ne pouvait pas organiser légitimement une alternative politique visant à remplacer le Parti Communiste dans l'exercice du pouvoir. Il ne suffit pas de se demander s'il existe des élections. Il faut se poser la question : existe-t-il une réelle possibilité que ceux qui gouvernent perdent le pouvoir ? C'est l'un des critères fondamentaux de tout système politique.
Une élection sans possibilité effective d'alternance peut devenir un procédé de légitimation du pouvoir en place, mais pas nécessairement un mécanisme pour le remplacer.
Les organisations de masse
L'institutionnalisation a également intégré dans la structure politique les organisations sociales et de masse. Les Comités de Défense de la Révolution, la Fédération des Femmes Cubaines, la Centrale des Travailleurs de Cuba, l'Union des Jeunes Communistes, la Fédération Étudiante Universitaire et d'autres organisations ont été intégrées au fonctionnement du système socialiste.
Ces organisations pouvaient mobiliser des millions de citoyens et remplir de réelles fonctions sociales. Mais elles ont également joué un rôle politique : intégrer la population au sein de la structure révolutionnaire et maintenir une relation permanente entre le citoyen et le système. Ainsi, un réseau politique d'une étendue extraordinairement vaste a été construit : le Parti dirigeait ; l'État administrait ; les organisations mobilisaient et la société était intégrée dans une structure où les frontières entre l'État, le Parti et la société devenaient de plus en plus étroites. Ce modèle avait une énorme capacité de contrôle et, précisément pour cette raison, une immense difficulté à se corriger lui-même.
L'énorme erreur stratégique
Nous voici arrivés au point central de ce chapitre. Je ne pense pas que la plus grande erreur politique de Fidel Castro ait été de construire le socialisme. Son erreur la plus profonde a été de confondre la pérennité de son projet avec celle d'un unique système de pouvoir. Un homme d'État pense en décennies. Un grand homme d'État pense en générations. Et un homme d'État véritablement exceptionnel pense même à ce qui se passera lorsqu'il aura disparu.
Castro aurait pu construire une institutionnalité socialiste avec des espaces pour la critique, la pluralité, l'autonomie institutionnelle et l'alternance. Il aurait pu séparer le Parti du Gouvernement, établir une justice véritablement indépendante et permettre une presse capable de contrôler le pouvoir.
Il aurait pu transformer la Constitution en une garantie vis-à-vis de l'État et non seulement en une garantie pour l'État. Il ne l'a pas fait. Il a choisi de construire une institutionnalité dont la première fonction était d'assurer la continuité du processus 'révolutionnaire'. Et ce choix a eu des conséquences que Cuba paierait pendant des décennies.
Les conséquences
La première conséquence a été la concentration du pouvoir. La deuxième, l'absence d'alternance politique. La troisième, la faiblesse des mécanismes de contrôle indépendants. La quatrième, l'identification entre l'État, le Parti et la Révolution. Et la cinquième, peut-être la plus grave, fut de créer un système avec d'énormes difficultés à reconnaître ses propres erreurs.
Lorsqu'une société dispose d'institutions indépendantes, les erreurs peuvent être discutées, corrigées et remplacées par des procédures légales. Lorsque le pouvoir politique contrôle les institutions chargées de les rectifier, l'erreur peut se transformer en politique d'État.
Cela aide à expliquer pourquoi certains problèmes économiques, politiques et sociaux ont pu persister pendant des années sans qu'il existe un mécanisme institutionnel capable de produire une rectification profonde.
L'institutionnalisation a permis d'atteindre une stabilité. Mais stabilité ne signifie pas santé politique. Un système peut être stable tout en étant profondément malade.
L'ironie de l'histoire
Il existe une ironie qui ne devrait pas passer inaperçue. Fidel Castro se méfiait profondément des institutions de la République précédente. Il les considérait comme partie d'un système corrompu, dépendant et épuisé. Cependant, en les remplaçant, il n'a pas construit une République plus ouverte à la critique et au contrôle citoyen. Il a édifié une structure dans laquelle le pouvoir révolutionnaire est resté protégé par les institutions qu'il a lui-même créées.
La Révolution qui avait promis de rendre la souveraineté au peuple a fini par placer le Parti au-dessus de l'État. La Constitution qui proclamait la souveraineté populaire a établi simultanément la direction suprême du Parti. Et le dirigeant qui était arrivé au pouvoir en promettant de transformer Cuba a fini par édifier un système dont la continuité dépendait de l'absence d'une alternative politique organisée. C'est la paradoxe que l'histoire doit étudier sans passions et sans silences.
Une leçon pour la Cuba de demain
L'histoire ne consiste pas seulement à se souvenir de ce qui s'est passé. Elle consiste également à en tirer des leçons. Lorsque Cuba reconstruira une République démocratique, l'un des grands défis sera de comprendre qu'aucune personne, aucun parti et aucune idéologie ne doivent être placés au-dessus de la nation. Même pas ceux qui ont lutté pour elle.
Une République véritablement libre nécessite des institutions capables de contrôler le dirigeant, une opposition politique, une presse libre, une justice indépendante, des élections compétitives et, surtout, la possibilité de changer pacifiquement ceux qui gouvernent.
Parce que le véritable homme d'État n'est pas celui qui parvient à faire survivre son système à ses ennemis. C'est celui qui réussit à faire survivre sa nation à lui.
Fidel Castro a réussi à faire survivre le système qu'il a construit pendant des décennies. Mais la question historique qui reste ouverte est une autre : a-t-il réussi à construire les institutions dont Cuba avait besoin pour survivre à Fidel Castro ? La réponse appartient déjà à l'histoire. Et cette histoire, encore inachevée, montre quelque chose que les Cubains ne devraient jamais oublier : le pouvoir peut construire des institutions pour se perpétuer ; mais seule une République libre peut construire des institutions pour limiter le pouvoir.
C'était le grand défi que l'institutionnalisation cubaine n'a pas résolu.
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