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Le chancelier du régime cubain, Bruno Rodríguez Parrilla, a récemment publié un tweet dans lequel il s'en prend à la doctrine américaine de "La paix par la force".
Dans son message, il a affirmé qu'il s'agit d'une "doctrine impérialiste" visant à "imposer la terreur, l'armement et la déstabilisation mondiale" pour soutenir ce qu'il a décrit comme "la débâcle hégémonique des États-Unis". Il a conclu par une phrase catégorique : "Elle repose sur la notion que celui qui détient la force a raison."
La déclaration, loin d'être un simple avis diplomatique, révèle une opération rhétorique plus complexe. Elle mêle la déformation d'un concept stratégique, la réaffirmation d'une narration idéologique ancrée dans la Guerre froide et une peur à peine dissimulée face à un scénario possible : que les États-Unis recourent à cette doctrine face à des alliés clés du régime cubain, comme l'Iran ou le Venezuela.
Qu'est-ce que « La paix par la force » ?
La doctrine connue sous le nom de 'Peace through Strength' a des racines qui remontent à l'ancienne Rome —si vis pacem, para bellum— mais sa formulation moderne a été popularisée par le président Ronald Reagan dans les années 80.
La prémisse est simple : une puissance militaire robuste agit comme un moyen de dissuasion face à des ennemis potentiels et, par conséquent, peut préserver la paix.
Bien qu'elle puisse et ait été utilisée comme justification pour des politiques interventionnistes, elle a également servi à définir des stratégies défensives, notamment durant la Guerre froide.
Son usage contemporain n'est pas monolithique : il varie selon les contextes et les gouvernements qui l'invoquent. Ce n'est pas, en soi, une doctrine belliciste, bien qu'elle puisse être utilisée à des fins agressives si elle n'est pas soumise à des limites légales et politiques claires.
L'utilisation politique du discours : Entre l'anti-impérialisme et l'hypocrisie
La condamnation de Rodríguez Parrilla s'inscrit parfaitement dans la rhétorique officielle du régime cubain, qui depuis plus de six décennies a fait de l'anti-impérialisme son axe discursif central.
En qualifiant cette doctrine d'« impérialiste », le ministre ne cherche pas à nuancer ou à remettre en question son application dans des contextes spécifiques, mais à la délégitimer complètement. Son langage émotionnel — « terreur », « débâcle », « armement » — a un objectif propagandiste, non analytique.
Mais au-delà du style, ce qui est vraiment insoutenable, c'est l'hypocrisie de l'approche. Cuba rejette catégoriquement toute doctrine d'intervention sous prétexte de souveraineté nationale, même lorsqu'il s'agit de mettre un terme à des crimes contre l'humanité.
Cette posture, cependant, s'applique de manière sélective : elle n'a jamais émis de condamnation claire face aux répressions d'alliés stratégiques comme la Russie en Tchétchénie et en Ukraine, au Venezuela, en Syrie ou en Iran lui-même. Ainsi, le régime cubain utilise le droit international comme un instrument politique de convenance, non comme un engagement envers des principes universels.
La double moral du régime cubain : Souveraineté pour moi, intervention pour les autres
Un des aspects les plus remarquables — et les moins durables — du discours diplomatique du régime cubain est son appel systématique au principe de souveraineté nationale et de non-intervention.
Depuis les forums de l'ONU jusqu'à ses communiqués officiels, La Havane défend depuis des décennies qu'aucun État ne doit s'immiscer dans les affaires internes d'un autre, même en cas de violations flagrantes des droits de l'homme ou de crimes contre l'humanité. Cependant, cette défense n'a pas été cohérente avec son histoire en matière de politique étrangère.
Pendant une grande partie du XXe siècle, le régime cubain a été un acteur direct d'interventions militaires et d'opérations clandestines en Afrique, en Amérique latine et dans d'autres régions, sous prétexte de "l'internationalisme révolutionnaire".
Au lieu de condamner les interventions armées, il les a activement encouragées lorsqu'il s'agissait de soutenir des régimes ou des mouvements proches de son idéologie.
En Afrique, plus de 300 000 soldats cubains ont participé à la guerre civile angolaise entre 1975 et 1991, soutenant le MPLA, lors de l'une des plus grandes interventions militaires du siècle en dehors du cadre des superpuissances.
Il a également déployé des troupes en Éthiopie, a conseillé militairement des gouvernements et des mouvements armés au Congo, en Guinée-Bissau et au Mozambique, et a formé des combattants dans ses écoles militaires.
En Amérique Latine, le soutien cubain aux mouvements guérilleros / terroristes a été une constante depuis les années soixante : le Front Sandiniste au Nicaragua, le FMLN au Salvador, les FARC en Colombie et de nombreux groupes mineurs au Venezuela, au Chili, en Uruguay et en Argentine. Même l'expédition ratée du Che Guevara en Bolivie en 1967 était une opération d'ingérence révolutionnaire directe.
Pour justifier ces actions, le régime a développé une narrative propre : il n'intervenait pas, mais offrait une “aide solidaire” ; il n'envoyait pas de troupes, mais des “combattants internationalistes” ; il ne promouvait pas la guerre, mais la “libération des peuples”.
Cet usage manipulateur du langage lui a permis de construire une façade moraliste qu'il utilise aujourd'hui, sans ironie, pour attaquer d'autres puissances lorsqu'elles invoquent des principes de sécurité ou de protection des droits humains.
En définitive, la défense cubaine de la souveraineté n'est pas un principe juridique solide, mais plutôt un outil stratégique qui s'active ou s'ignore selon ce qui convient au régime.
C'est pourquoi, lorsque le ministre cubain des Affaires étrangères dénonce des doctrines telles que « La paix par la force » comme des instruments de domination, il omet délibérément de mentionner que le régime a historiquement recouru à l’interventionnisme armé pour exporter son modèle idéologique, sans avoir jamais rendu de comptes à un tribunal international pour cela.
Cette contradiction fondamentale délégitime une grande partie du discours diplomatique cubain et transforme en un exercice de cynisme politique sa défense de la non-intervention face à des conflits où sont en jeu la vie et les droits de millions de personnes.
La réaction face à l'Iran : Peur de la chaîne de conséquences
Le fond du message de Rodríguez Parrilla semble plus proche de la peur que de la critique. La récente escalade entre les États-Unis et l'Iran —qui a inclus des menaces croisées, des mouvements militaires dans la région et des bombardements sur des installations nucléaires— déclenche des alarmes à La Havane, qui voit en Téhéran un partenaire clé.
L'Iran a été un fournisseur de coopération technologique, de renseignement et de combustibles à des moments critiques pour Cuba, notamment après l'effondrement du Venezuela en tant que partenaire énergétique fiable.
Une intervention occidentale contre le régime des ayatollahs, qu'elle soit armée ou par des voies plus dissimulées, affaiblirait l'un des rares alliés internationaux avec lesquels le régime cubain partage des intérêts géopolitiques et des modèles autoritaires de contrôle interne.
Ainsi, le message du chancelier vise non seulement à délégitimer les États-Unis, mais aussi à protéger diplomatiquement l'Iran, en augmentant le coût politique d'une éventuelle action contre le régime persan.
Droit international, souveraineté et la doctrine R2P
Le point le plus délicat de ce débat est le juridique. Dans le droit international, la force est régie par la Charte des Nations Unies. Son utilisation n'est admise que dans les cas de légitime défense ou avec l'autorisation du Conseil de sécurité.
Dans ce contexte, la doctrine "La paix par la force" doit être interprétée avec prudence : comme une stratégie de dissuasion, non comme un blanc-seing pour intervenir militairement.
En parallèle, depuis 2005, la communauté internationale a progressé dans la formulation de la doctrine de la Responsabilité de Protéger (R2P), qui établit que la souveraineté implique des devoirs, et que si un État ne protège pas sa population des crimes atroces, la communauté internationale doit agir, y compris — en dernier recours — par la force.
Le régime cubain, cependant, rejette catégoriquement cette doctrine. Il le fait parce qu'une interprétation cohérente du R2P impliquerait d'intervenir contre des États commettant des crimes systématiques, comme cela se produit dans les régimes alliés de La Havane et, selon l'avis de certains experts, sur l'île elle-même.
Ironiquement, cela place Cuba du côté opposé du droit international de protection des droits humains, bien qu'elle prétende le défendre à travers une rhétorique souverainiste.
Changement de régime ? Le concept qui fait froid dans le dos à La Havane
Une des obsessions du discours cubain est de dénoncer les soi-disant tentatives de "changement de régime" encouragées de l'étranger.
Il est vrai que dans des contextes comme ceux de la Libye ou de l'Irak, des interventions basées sur des critères de protection ont fini par déstabiliser des pays et favoriser l'ingouvernabilité, ce qui a suscité un débat légitime sur les limites des interventions humanitaires.
Cependant, assimiler toute doctrine d'intervention ou de dissuasion à un changement de régime est, encore une fois, une déformation intéressée. La R2P ne soutient pas le changement de gouvernement comme objectif, et le droit international exige des mécanismes multilatéraux pour son application.
Le problème, en réalité, n'est pas la doctrine elle-même, mais la peur des régimes répressifs face à tout mécanisme pouvant mettre fin à leur impunité.
Le message du chancelier Bruno Rodríguez Parrilla ne vise pas à protéger la paix ni le droit international. Il cherche à protéger le régime cubain et ses alliés autoritaires contre toute menace extérieure, déguisant cette défense sous un discours prétendument principiel.
Sa critique de “La paix par la force” ne repose pas sur une préoccupation éthique, mais sur la peur réelle que, un jour, la communauté internationale en vienne à ne plus tolérer ceux qui, sous le prétexte de la souveraineté, violent systématiquement les droits fondamentaux de leurs citoyens.
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