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Depuis plus de deux décennies, les destinations de Cuba et du Venezuela ont évolué de manière entrelacée. Lorsque Fidel Castro et Hugo Chávez ont scellé leur alliance politique et énergétique au début des années 2000, les deux régimes ont trouvé en l'autre le complément parfait à leur survie.
Cuba offrait des médecins, des conseillers militaires, des instructeurs en renseignement et une idéologie de résistance face aux États-Unis ; le Venezuela répondait par du pétrole, des devises et un soutien diplomatique dans la région. Ce pacte a transformé La Havane en un acteur déterminant au sein du chavisme et a donné un souffle nouveau au régime cubain après l'effondrement soviétique.
Pendant des années, l'échange de pétrole contre du personnel technique et politique a été présenté comme un modèle de coopération solidaire. En réalité, cela a cimenté une dépendance structurelle.
Aujourd'hui, sans le pétrole vénézuélien, l'économie cubaine ne tient pas. Les coupures de courant massives, les arrêts industriels et l'effondrement des transports sont des symptômes visibles de cette fragilité.
Y si Nicolás Maduro tombe, comme de plus en plus d'analystes l'anticipent, la conséquence pour La Havane sera immédiate : l'île perdra sa seule source stable d'énergie et avec elle le peu d'équilibre qu'elle conserve.
L'effondrement du bouclier international
Le contexte mondial qui entoure Cuba aggrave encore cette vulnérabilité. Les alliés qui, à différents moments, lui ont apporté un soutien politique ou économique traversent leur propre déclin.
La Russie, plongée dans la guerre avec l'Ukraine, a drastiquement réduit sa capacité d'aide. Les promesses de nouveaux envois de pétrole se sont évanouies face à l'urgence de soutenir son front de guerre et d'éviter les sanctions. Le Kremlin privilégie ses alliances avec la Chine et l'Inde, et ne peut plus allouer de ressources à une île sans retour stratégique.
L'Iran, qui a tenté ces dernières années de se rapprocher de La Havane et de Caracas, s'est retrouvé paralysé après les attaques conjointes des États-Unis et d'Israël contre ses installations militaires et nucléaires.
Les engagements de coopération technologique et énergétique avec Cuba ont disparu de la carte. Téhéran a désormais ses propres urgences intérieures et ne peut ni ne veut soutenir des aventures en Amérique Latine.
La Chine, en attendant, a choisi le pragmatisme. L'arrivée de Donald Trump à la présidence et la négociation d'un nouvel accord commercial bilatéral ont transformé les priorités de Pékin.
Dans ce contexte, Cuba a perdu de sa pertinence. Les projets d'investissement dans les télécommunications, l'énergie solaire et les transports sont devenus purement décoratifs alors que les banques chinoises ont durci leurs conditions financières pour les entreprises cubaines.
Pékin maintient un discours d'amitié, mais a cessé d'agir en tant que partenaire politique. Peut-être que le seul intérêt de cette puissance asiatique pour l'île est sa proximité avec les États-Unis et l'utilisation de son territoire pour des activités d'espionnage électronique à l'égard de la puissance rivale.
Même l'Union européenne n'offre pas de marge de manœuvre. Bruxelles a choisi de prendre ses distances après les nombreuses dénonciations de répression et de violations des droits de l'homme sur l'île.
Le Parlement européen a demandé la libération des prisonniers politiques et la fin de la persécution des dissidents, tandis que les ambassades européennes gardent un profil bas. La coopération, auparavant modérée mais stable, est devenue un formalisme sans contenu.
Le résultat de ce réaménagement est dévastateur pour La Havane. Pour la première fois depuis 1959, le régime cubain ne bénéficie d'aucun soutien international efficace. Ni la Russie, ni l'Iran, ni la Chine, ni l'Europe ne sont prêts à le soutenir. Le castrisme a perdu son bouclier mondial.
Un continent qui change de signe
L'Amérique Latine a également cessé d'être un refuge idéologique. La vague progressiste qui a dominé la région au cours des années 2000 s'est dissoute dans un nouveau pragmatisme.
Le Brésil de Lula da Silva, autrefois allié solide du chavisme et de Cuba, évite tout prononcé sur la crise vénézuélienne. Lula, conscient du poids de son économie et de la nécessité de stabilité, reste en marge des confrontations idéologiques. Son silence équivaut à un éloignement.
Le Mexique, un autre partenaire traditionnel de La Havane, fait face à des pressions directes de Washington. La Maison Blanche conditionne les accords migratoires et commerciaux à une prise de position plus critique envers l'axe bolivarien. Bien que la présidente mexicaine évite de critiquer La Havane et maintienne les envois de pétrole vers le régime, elle sait que Washington observe et a la capacité de pression sur cette question.
Dans les Caraïbes, le tableau est encore plus clair. Les petites nations qui formaient autrefois le bloc diplomatique de solidarité avec l'île coopèrent désormais activement avec les États-Unis en matière de sécurité maritime et de lutte contre le narcotrafic.
Le Caribe a de nouveau commencé à orbiter sous l'influence de Washington, et le discours antiimpérialiste de Cuba semble aussi lointain qu'irrélevant.
La militarisation de la région renforce cette tendance. La flotte américaine déployée dans les eaux des Caraïbes, la plus importante depuis des décennies, ne vise pas seulement à contenir le narcotrafic, mais également à envoyer un message sans équivoque à Caracas et La Havane.
La désignation du Cártel de los Soles comme organisation terroriste étrangère et l'inclusion de hauts responsables vénézuéliens sur les listes du Trésor ouvrent la voie à des sanctions croisées qui pourraient toucher des entités cubaines. Le régime cubain, perçu à Washington comme "la tête de serpent" et complice du chavisme, est en première ligne.
Rétorique sans écho
La réponse du gouvernement cubain a été, comme toujours, discursive. Dans des déclarations récentes, le ministre Bruno Rodríguez Parrilla et le vice-ministre Carlos Fernández de Cossío ont répété le discours historique de la dite “révolution” : dénonciations de “l'impérialisme yankee”, condamnations de la “Doctrine Monroe” et appels au “droit souverain des peuples”.
Selon Fernández de Cossío, personne ne croit à la « fable de la lutte contre le narcotrafic » utilisée par les États-Unis comme prétexte à une agression, et la présence militaire américaine dans les Caraïbes constitue une menace pour la paix régionale.
Rodríguez Parrilla, pour sa part, a accusé Marco Rubio de mentir et de promouvoir une offensive disproportionnée en violation du Droit International.
Le discours, cependant, semble provenir d'une autre époque. Dans l'hémisphère actuel, les gouvernements latino-américains, y compris ceux de gauche, préfèrent le silence. Personne ne soutient ouvertement la narrative de La Havane, ni ne répète les slogans de l'antiméricanisme classique.
La rhétorique révolutionnaire, qui autrefois trouvait un écho immédiat dans les forums internationaux, résonne aujourd'hui uniquement au sein de l'appareil d'État cubain et de quelques satellites qui gravitent à contrecoeur. La propagande ne remplace plus le pouvoir.
Un pays au seuil
La chute de Maduro aurait à Cuba un impact politique, économique et social d'une ampleur imprévisible. L'approvisionnement en pétrole serait interrompu, les coupures de courant s'intensifieraient et le pays entrerait dans un état de paralysie générale.
Le conglomérat GAESA, qui contrôle l'économie dollarisée et maintient une opacité extrême sur le flux de devises, verrait ses revenus s'effondrer en raison de la perte de pétrole vénézuélien et de la réduction de ses opérations régionales.
Dans la société civile, épuisée par l'inflation, la rareté et la répression, le mécontentement pourrait se transformer en une nouvelle vague de manifestations, désormais sans la peur révérentielle qui caractérisait les décennies précédentes.
Tout cela, ajouté à la crise épidémiologique qui s'aggrave à Cuba et au collapse des services publics, à la pénurie croissante, à la faim et au désespoir de la population, aurait un impact encore plus fort sur le secteur du tourisme, l'un des piliers économiques de La Havane.
La différence avec le "Période Spéciale" est que le peuple cubain ne vit plus dans un isolement informationnel. Les réseaux sociaux, les plateformes de communication et l'expérience migratoire ont modifié la perception de la crise.
La population ne croit ni aux sacrifices héroïques ni aux slogans de résistance. Face à un nouvel effondrement, le régime devrait faire face à une société plus consciente et moins docile.
Un horizon sans alliés
Si Maduro tombe, La Havane perdra non seulement sa source d'énergie, mais aussi sa principale justification politique.
Le chavisme a été pendant des années le prétexte idéologique du castrisme : la démonstration que la résistance au pouvoir américain était encore possible. Sa disparition marquerait la fin symbolique d'une époque. Sans le Venezuela, Cuba se retrouverait sans miroir ni récit.
L'histoire se répète, mais dans des conditions pires. Lorsque l'Union soviétique s'est effondrée, La Havane disposait encore de pétrole vénézuélien et d'une marge diplomatique en Amérique latine. Cette fois, il n'y aura ni refuge ni subvention. Ni Moscou, ni Pékin, ni le Mexique ne viendront à la rescousse.
Le régime cubain n'est pas préparé à la chute de Maduro car il n'a jamais appris à survivre sans un protecteur. Son économie, son appareil idéologique et sa structure politique ont été conçus pour dépendre des autres.
Aujourd'hui, ce modèle atteint ses limites. Le monde qui soutenait le castrisme s'est dissous, et ce qui reste est une île isolée, piégée dans son propre discours.
L'ère des subventions politiques touche à sa fin. Si Caracas s'effondre, La Havane sera confrontée à la réalité la plus redoutée depuis 1959 : celle de se suffire à elle-même. Et c'est une tâche pour laquelle le régime n'est pas préparé.
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