Régime annonce un "processus de réorganisation douloureux pour la population" : Que prépare le gouvernement de Díaz-Canel ?



Conseil des ministres à CubaPhoto © Estudios Revolución

Le régime cubain a commencé à préparer psychologiquement la population à un nouveau choc économique, ou peut-être à un choc encore plus important qui pourrait changer ses paradigmes et les clés de son pouvoir après plus de soixante ans.

Dans une interview accordée à l'agence EFE, le vice-ministre des Affaires étrangères Carlos Fernández de Cossío a reconnu que le pays se prépare à entamer un “processus de réorganisation” qui sera “très difficile pour la population”

Bien que le diplomate ait évité de fournir des détails, le choix des mots —processus, réorganisation, difficulté— en révèle bien plus qu'il n'y paraît : Cuba se prépare à gérer l'effondrement, pas à l'éviter

Le euphémisme est ancien, bien qu'il se soit avéré efficace : lorsque le régime cubain parle de « réorganisation », cela signifie ajustement, rationnement, centralisation et contrôle.

Mais peut-être que la « réorganisation » qui est proposée maintenant emportera le régime et ses euphémismes.

Le décor de fond : Une économie dans le coma

La confession de Fernández de Cossío arrive au pire moment économique de l'ère post-Castro.

Le pays a perdu son principal allié —Venezuela, après la capture de Nicolás Maduro par des forces américaines le 3 janvier—, et les expéditions de pétrole ont été réduites au minimum. 

Le blocus énergétique imposé par la Maison Blanche, qui pénalise tout pays fournissant du pétrole à l'île, a paralysé les industries, les transports et les réseaux de distribution.

À cela s'ajoutent une inflation débordante, une monnaie en chute et un État sans liquidités ni capacité productive.

Le dollar dépasse les 480 pesos cubains, les coupures de courant dépassent les 20 heures par jour dans de nombreuses zones du pays, et la pénurie atteint des niveaux encore plus élevés que durant le “Période Spéciale”.

Face à ce scénario, la « réorganisation » que le gouvernement de Miguel Díaz-Canel promet être « difficile » pour la population semble inévitable. La question est de quel type de réorganisation nous parlons.

Hypothèse 1 : Un ajustement interne de l'appareil d'État

Une première hypothèse suggère un réajustement interne de l'État et du secteur public, visant à réduire les coûts et à concentrer les ressources dans des domaines critiques : l'énergie, la défense, le tourisme contrôlé et la sécurité intérieure.

Le gouvernement pourrait annoncer dans les prochains jours des fusions ou des fermetures d'entreprises d'État, des licenciements dans les effectifs non productifs et une réduction drastique des subventions.

Il est également probable que GAESA, le conglomérat militaire dominant l'économie, absorbe des fonctions de l'État civil sous le prétexte de "l'efficacité opérationnelle".

En termes pratiques, cela signifierait une militarisation économique plus profonde : les militaires gérant directement les ressources rares du pays, tandis que le reste de la population fait face à une nouvelle vague de misères.

Hypothèse 2 : Un nouveau cycle de rationnement et de contrôle social

Une autre possibilité est la mise en place d'un nouveau système de rationnement des aliments, du combustible et des devises.

Le gouvernement pourrait rétablir des contrôles plus stricts sur le commerce de détail et les travailleurs indépendants, limiter les opérations en devises et même introduire des « bons numériques » ou des mécanismes de contrôle électronique de la consommation, sous le discours d'« équité et d'efficacité distributive ».

Cette réorganisation ne sous-relèverait pas la crise : elle la approfondirait, car elle restreindrait encore davantage la marge d'autonomie économique des familles. Le régime parierait sur la discipline sociale et la surveillance, et non sur la reprise.

Dans ce contexte, « réorganiser » signifierait ajuster la rareté à la population, sans la résoudre.

Hypothèse 3 : Une réforme monétaire déguisée

Il pourrait également s'agir d'une tentative de réorganiser le système monétaire, en pleine dévaluation du peso cubain.

Le gouvernement pourrait annoncer des mesures pour unifier les taux de change, restreindre l'accès au MLC ou geler les dépôts en devises.

Ce type de mesures, déjà expérimentées durant la soi-disant Tâche d'Ordonnancement (2021), n'ont fait qu'aggraver l'inflation et les inégalités, mais ont permis à l'État de réabsorber la monnaie en circulation et de contrôler le flux de devises.

Maintenant, avec des caisses vides, le castrisme pourrait essayer une Tâche d'Ordonnancement 2.0, plus sévère et aux effets sociaux dévastateurs.

Hypothèse 4 : Centralisation totale du pouvoir économique

La quatrième hypothèse identifierait le "procédé douloureux de réorganisation" comme une opération politique de survie, conçue pour recentraliser le pouvoir économique dans l'appareil militaire et protéger les ressources stratégiques du pays face à la pression extérieure.

Le contrôle de GAESA sur le tourisme, le commerce extérieur, les télécommunications et les finances offshore fait des Forces Armées le véritable noyau économique de l'État cubain.

En plein isolement international et sous les sanctions américaines, le gouvernement de Díaz-Canel doit protéger cette structure. Par conséquent, la réorganisation serait synonyme de resserrer les rangs : moins d'autonomie, moins de transparence, plus de contrôle militaire et plus de répression préventive.

Hypothèse 5 : Vers un capitalisme oligarchique "à la cubaine"

Une cinquième possibilité —d'une portée structurelle plus large— est que ce qu'on appelle le “processus de réorganisation” soit le prélude à une mutation du modèle cubain vers une forme de capitalisme oligarchique, semblable à ce qui s'est passé en Russie dans les années 90.

Face à l'asphyxie économique et à la pression de Washington, le régime pourrait envisager une transformation contrôlée du système de propriété, où une partie des entreprises d'État passerait entre les mains de figures proches du pouvoir militaire ou du Parti Communiste, sous l'apparence de privatisations ou d'associations avec des capitaux étrangers.

Le précédent russe offre un miroir troublant. Après l'effondrement soviétique, les anciennes structures du KGB et du Parti se sont recyclées en oligarchies d'affaires, qui se sont approprié les actifs de l'État sans modifier les structures de pouvoir.

Le résultat fut un capitalisme autoritaire où le contrôle économique a substitué le contrôle idéologique.

En Cuba, le processus pourrait se reproduire à une échelle réduite et sous la tutelle discrète du Kremlin –récemment La Havane a accueilli la visite du ministre de l'Intérieur russe, Vladimir Kolokoltsev- et la machine d'affaires de GAESA, le conglomérat militaire qui domine plus de 70 % de l'économie. 

La transfert d'entreprises étatiques à des sociétés "mixtes", MIPYMES ou fonds d'investissement gérés par des militaires et des membres de l'élite permettrait de reconfigurer le régime sans perdre le contrôle.

Le socialisme formel ne serait alors qu'une rhétorique, tandis que le pays se transforme en un capitalisme uniforme : un système privatisé de l'intérieur, où le pouvoir politique se recycle en pouvoir économique.

Pour La Havane, cette route présenterait trois avantages : 1) Elle assure la continuité du pouvoir, déguisant la crise de réforme. 2) Elle garantit des fortunes et des héritages aux familles et aux cadres qui soutiennent le système. 3) Elle offre à Washington et à l'Union européenne l'apparence d'une ouverture, attirant des devises sans céder de souveraineté politique.

Mais le coût serait exorbitant : une société encore plus inégale, une économie capturée par les mêmes d'habitude et une transition frustrée avant même de voir le jour.

Si cette hypothèse se confirme, le castrisme ne s'éteindra pas, mais se mutera en sa forme définitive : une oligarquie post-socialiste, déguisée en modernisation.

« Réorganiser » comme discours politique

L'utilisation du terme n'est pas anodine. Parler de "réorganisation" permet au régime d'admettre l'effondrement sans reconnaître l'échec. C'est une manière de reconstruire le récit héroïque de la résistance, en faisant appel au sacrifice collectif.

Pendant la Période Spéciale, le dictateur Fidel Castro a utilisé le terme "rectification" pour justifier les ajustements forcés après la chute soviétique. 

Aujourd'hui, Díaz-Canel et Fernández de Cossío reprennent cette rhétorique, mais sans l'épopée : il n'y a plus de "révolution" pour soutenir la misère.

Le contexte international : Le miroir du Venezuela

L'annonce doit également être interprétée à la lumière de la nouvelle politique américaine envers la région.

Après la capture de Maduro, le gouvernement de Donald Trump a appliqué au Venezuela la Doctrine Donroe, promue par le secrétaire d'État Marco Rubio : stabilisation, rétablissement et transition démocratique sous la supervision de Washington.

La Havane observe ce processus avec inquiétude. Elle sait que c'est le prochain objectif et que la Maison Blanche n'acceptera pas un dialogue qui exclut des réformes politiques et économiques.

C'est pourquoi le discours de Fernández de Cossío — rejetant tout débat sur la Constitution, l'économie ou le système socialiste — cherche à clore le cercle interne avant d'affronter la tempête extérieure.

En d'autres termes, Cuba se réorganise pour résister, non pour se réformer.

Conclusion : Administrer l'effondrement

Le « processus de réorganisation » que le gouvernement promet « très difficile pour la population » semble être un plan d'urgence pour gérer la pénurie et maintenir le contrôle politique, et non un programme de redressement national.

Le régime ne se prépare pas à changer, mais à survivre dans un état d'étouffement prolongé. Et tandis que le discours officiel appelle au sacrifice et à la patience, la réalité est que les Cubains vont de nouveau supporter le coût d'un système qui résiste à sa décomposition.

Dans sa logique, le message est clair : "Nous nous replions pour résister. Résister pour continuer à diriger."

La question n'est plus de savoir ce que manigance le gouvernement de Díaz-Canel, mais combien de temps un pays soumis à une réorganisation infinie, qui ne réorganise jamais rien, peut encore supporter, et qui perpétue les mêmes au pouvoir.

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Iván León

Diplômé en journalisme. Master en diplomatie et relations internationales de l'École diplomatique de Madrid. Master en relations internationales et intégration européenne de l'UAB.