Entre la folie, la peur et la punition : Le cas du « Spiderman de Cuba » et les vieilles formules du pouvoir



Javier Ernesto Martín Gutiérrez, connu sous le nom de « Spiderman de Cuba »Photo © Instagram / javierspiderman2024

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Dans la Cuba actuelle, où la crise économique, les coupures de courant, la corruption, la répression et le désespoir rythment la vie quotidienne, le cas de Javier Ernesto Martín Gutiérrez — le "Spiderman de Cuba" — a dépassé l'anecdote individuelle.

Sa protestation depuis un balcon à La Havane, criant contre la faim et la misère, et la réponse ultérieure de la machine répressive de l'État, permettent de lire la réalité cubaine à travers trois lentilles classiques de la pensée occidentale : Éloge de la folie, de Érasme de Rotterdam; La peur de la liberté, de Erich Fromm; et Surveiller et punir, de Michel Foucault.

La réaction du régime a suivi un schéma reconnaissable : transformer le dissident en un “cas”.

On ne répond pas au contenu de leurs dénonciations, mais on redéfinit l'individu. De citoyen qui proteste, il passe à être présenté comme quelqu'un d'instable, potentiellement malade.

Cette manœuvre, loin d'être improvisée, répond à une logique de pouvoir profondément enracinée.

Erasmo prévenait déjà, avec ironie, que les sociétés tendent à considérer comme "folie" ce qui défie leurs conventions, même lorsque ces conventions sont absurdes ou injustes.

En ce sens, le geste de Martín Gutiérrez —crier ce que beaucoup taisent— peut être interprété comme une forme de rupture avec une normalité construite sur la résignation. La question sous-jacente est inconfortable : qu'est-ce qui est plus irrationnel, dénoncer la misère ou s'y habituer ?

Mais le cas ne parle pas seulement du pouvoir, mais aussi de la société. Fromm, dans La peur de la liberté, a expliqué comment les individus peuvent craindre la liberté car elle implique responsabilité, risque et rupture avec la sécurité du conformisme.

Dans des contextes autoritaires, cette dynamique s'accentue : celui qui élève la voix ne dérange pas seulement le pouvoir, mais également ceux qui ont appris à survivre dans le silence. D'où le fait qu'une partie de la réaction sociale oscille entre l'admiration et le rejet. Le “fou” ne défie pas seulement l'État ; il expose également la peur collective.

Cependant, c'est chez Foucault que le cas trouve son cadre le plus précis. Dans Surveiller et punir, le philosophe français décrit un type de pouvoir qui ne se limite pas à réprimer, mais qui produit des vérités, classifie les comportements et définit le normal et l'anormal.

Le transfert de Martín Gutiérrez à Villa Marista —quartier général des interrogatoires et des tortures de la Sécurité de l'État— n'est pas seulement une arrestation : c'est un acte d'inscription dans un système de contrôle qui mêle le politique au clinique.

Il ne suffit pas de réduire au silence l'individu ; il faut construire un récit à son sujet. Les références à de prétendus troubles, à des comportements « désordonnés », à la nécessité d'évaluation, font partie de ce processus.

Il s'agit de désactiver le contenu politique de la protestation en le transformant en un problème individuel. Ainsi, le pouvoir ne se contente pas de punir, mais redéfinit également la réalité.

Ce mécanisme a un effet qui va au-delà du cas concret. Il fonctionne comme un avertissement. Si vous protestez, vous ne pouvez pas seulement être arrêté ; vous pouvez également être étiqueté, discrédité, devenu un exemple de déviance.

C'est une forme de disciplining qui vise à renforcer les limites du dicible dans une société où la liberté d'expression reste l'expression d'une volonté dangereuse.

Mais le contexte actuel introduit une nouvelle variable. Après 67 ans de régime, Cuba traverse l'un des moments de plus grand essoufflement structurel et de remise en question sociale.

La narration officielle, qui pendant des décennies a réussi à imposer des cadres interprétatifs, montre des signes évidents d'épuisement. De plus en plus de citoyens identifient les stratégies de discrédit et réagissent avec scepticisme.

Dans ce scénario, le “Spiderman de Cuba” cesse d'être un simple individu et devient un symbole. Pas nécessairement d'une opposition organisée, mais de quelque chose de plus basique et plus difficile à contenir : la limite psychologique d'une société qui a vécu trop longtemps entre le besoin et le silence.

Erasmo, Fromm et Foucault, issus de contextes et de siècles différents, s'accordent sur une idée fondamentale : le pouvoir ne s'impose pas seulement par la force, mais aussi par la définition de la réalité.

Dans la Cuba d'aujourd'hui, cette dispute sur le sens —qui est sain d'esprit, qui est fou, qui a le droit de parler— devient de plus en plus visible.

Et dans cette dispute, il devient de plus en plus difficile de convaincre toute une société que le problème ne réside pas dans ce qui est dit, mais dans celui qui ose le dire.

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Article d'opinion: Las declaraciones y opiniones expresadas en este artículo son de exclusiva responsabilidad de su autor y no representan necesariamente el punto de vista de CiberCuba.

Iván León

Diplômé en journalisme. Master en diplomatie et relations internationales de l'École diplomatique de Madrid. Master en relations internationales et intégration européenne de l'UAB.