Cuba, face à la transition : un chemin pour ne pas perdre la liberté

Vieux homme marchant dans la rue Obispo, à La Havane Vieille.Photo © CiberCuba

La transition cubaine ne peut pas être improvisée le jour où le régime prendra fin. Elle doit commencer à être envisagée dès maintenant, car la chute d'un système politique ne garantit pas, à elle seule, la naissance d'une démocratie.

Mientras CiberCuba, à travers les espaces animés par Tania Costa, promeut le débat sur les possibles voies d'une transition à Cuba, je considère qu'il est nécessaire d'apporter une autre perspective : organiser les grands défis du processus et indiquer les principes qui devraient orienter les décisions. Il ne suffit pas d'imaginer la fin d'une dictature ; il faut préparer les conditions pour que le pays puisse vivre sans elle.

L'histoire offre des avertissements suffisants. Les changements politiques peuvent ouvrir les portes de la liberté, mais ils peuvent également permettre la survie des anciennes élites, produire de nouveaux autoritarismes ou déboucher sur des crises institutionnelles. Cuba doit apprendre de ces expériences sans copier mécaniquement aucun modèle.

1. Tout d'abord, éviter le vide de pouvoir

Les premières décisions devront garantir la continuité des services essentiels, la sécurité publique, l'approvisionnement en aliments et en médicaments, le fonctionnement des hôpitaux, l'électricité et les communications. Un gouvernement provisoire devra disposer d'une autorité effective, mais aussi de limites claires, de responsabilités définies et d'un mandat temporaire. L’urgence ne peut pas devenir une excuse pour perpétuer un pouvoir incontrôlé.

2. Ensuite, rétablir l'État de droit

Aucune transition ne sera authentique si elle conserve le monopole politique, la subordinación des tribunaux ou la persécution de ceux qui pensent différemment. Des garanties seront nécessaires pour les libertés d'expression, d'association, de réunion et de presse ; l'indépendance judiciaire et une autorité électorale impartiale. La légalité ne peut dépendre de la volonté d'un dirigeant, mais de normes publiques applicables à tous.

3. Préparer des élections véritablement libres

Il ne s'agit pas de convoquer des élections rapidement pour donner une apparence démocratique. Avant cela, il doit exister un pluralisme politique, des partis légaux, la liberté de campagne, des médias indépendants, des garanties pour les candidats et une observation électorale. L'objectif sera que les Cubains puissent choisir entre des alternatives réelles et qu'aucun parti, aucune institution armée ni groupe économique ne puisse s'approprier l'État.

4. Transformer les instruments de la répression

Les Forces Armées, la police et les organismes de sécurité devront être subordonnés à l'autorité civile et soumis à la loi. Il ne serait pas sage de démonter précipitamment toute structure de sécurité, mais il ne faut pas non plus permettre que les mécanismes répressifs du régime survivent intacts sous de nouveaux noms. Le professionnalisme, la responsabilité et la neutralité politique seront indispensables.

5. Rendre la justice sans la transformer en vengeance

Les violations des droits humains, les persécutions politiques et les abus de pouvoir doivent être investigués. Les victimes méritent vérité, reconnaissance et réparation ; les responsables, le cas échéant, devront répondre individuellement devant des tribunaux indépendants. Ni l'amnistie indiscriminée ni la représaille collective n'offrent une solution moralement acceptable. La réconciliation ne peut se construire que sur la vérité, la justice et les garanties procédurales.

6. Récupérer l'économie sans sacrifier les plus vulnérables

La reconstruction exigera de rétablir la production, de contrôler l'inflation, de récupérer la monnaie et le système financier, d'attirer des investissements et d'ouvrir des espaces à l'entrepreneuriat privé. Il faudra également examiner les confiscations, les revendications patrimoniales et le contrôle militaire de certains secteurs économiques. Les restitutions ou compensations devront être résolues par des procédures transparentes, sans nouvelles arbitraires. Aucune réforme ne sera durable si ses coûts incombent exclusivement à ceux qui ont le moins.

7. Reconstruire la société, l'éducation et la mémoire historique

Des décennies de contrôle idéologique ont affaibli la confiance des citoyens et l'autonomie de nombreuses institutions. Les récupérer nécessitera une liberté académique, des syndicats indépendants, des associations civiles, des universités plurielles et des médias sans censure d'État. L'enseignement de l'histoire devra s'appuyer sur des documents, des sources vérifiables et un débat critique. Il ne s'agit pas de remplacer une propagande par une autre, mais de rendre aux citoyens le droit de connaître, d'enquêter et de juger le passé.

8. Incorporer l'exil sans établir de nouveaux privilèges

Les Cubains résidant à l'extérieur de l'île possèdent des connaissances, des ressources et des expériences qui peuvent contribuer à la reconstruction nationale. Il doit exister des voies pour le retour volontaire, la reconnaissance professionnelle, l'investissement et la participation civique. Mais la nouvelle Cuba ne pourra pas se diviser entre ceux qui sont restés et ceux qui ont émigré, ni entre d'anciens privilégiés et de nouveaux bénéficiaires. L'égalité devant la loi doit être le principe commun.

9. Établir un calendrier vérifiable

La transition nécessite des étapes, des objectifs publics et des mécanismes de surveillance. Les libertés fondamentales et la gestion de l'urgence sociale doivent être abordées dès le début ; les réformes constitutionnelles, judiciaires et économiques nécessiteront préparation et débat. L'autorité provisoire devra rendre des comptes et transférer le pouvoir conformément à un calendrier raisonnable, sans se perpétuer en arguant que le pays n'est pas encore prêt pour la démocratie.

10. Garantir que le changement soit irréversible

La véritable mesure du succès ne sera pas de savoir qui occupera la présidence ni quel parti gagnera les premières élections. Ce sera l'existence d'institutions capables d'empêcher qu'un dirigeant ne concentre à nouveau tous les pouvoirs. La séparation des pouvoirs, les contrôles constitutionnels, l'alternance politique et la protection des minorités doivent être ancrés dans des règles que aucun gouvernant ne pourra modifier à sa convenance.

Une conclusion qui ne laisse pas place à l'improvisation

Cuba n'a pas besoin d'échanger un homme pour un autre, une consigne pour une autre ou une élite pour une autre. Elle doit reconstruire la République sur des bases qui permettent au citoyen de ne plus être sujet, mais de devenir titulaire de droits.

Nous ne savons pas quand une transition commencera ni quelles circonstances la rendront possible. En revanche, nous pouvons nous préparer intellectuellement à ses défis. L'expérience historique nous enseigne que de bonnes intentions ne remplacent pas les institutions, que la stabilité sans liberté peut prolonger l'oppression et que la justice sans garanties peut dégénérer en revanche.

La tâche sera difficile. Il y aura des intérêts opposés, des urgences sociales, des blessures ouvertes et des décisions impopulaires. C'est précisément pour cette raison qu'il faut une voie qui permette de distinguer les priorités des improvisations et les principes des opportunités.

La transition ne sera pas réussie lorsque les symboles de l'ancien régime disparaîtront, mais lorsque aucun pouvoir ne pourra se placer au-dessus de la loi et qu'aucun Cubain n'aura à renoncer à sa liberté pour vivre dans son pays.

C'est cela qui devrait être la boussole d'une Cuba démocratique : liberté avec responsabilité, justice sans vengeance, réconciliation sans impunité et République sans propriétaire.

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Jorge L. León

Historien et chercheur