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Si quelque chose nous enseigne l'histoire des transitions politiques, c'est que les armées ne sont que rarement des acteurs neutres.
En des moments de changement profond, les forces armées sont souvent confrontées à une décision historique : s'accrocher au pouvoir qu'elles ont exercé pendant des décennies ou accepter leur transformation en institutions professionnelles au service d'un nouvel ordre démocratique.
Cuba ne fera pas exception.
En plein milieu des spéculations croissantes sur de possibles contacts entre les États-Unis et le régime cubain, et sur le panorama politique qui pourrait s'ouvrir sur l'île dans les prochaines années, une question commence à peine à se formuler : Quel rôle joueront les Forces Armées cubaines si le système politique entre dans une phase de transition ?
Depuis plus de six décennies, l'armée a été l'un des piliers fondamentaux du pouvoir à Cuba.
Les Forces Armées Révolutionnaires ont non seulement garanti la stabilité du régime d'un point de vue militaire, mais elles sont également devenues l'un des acteurs économiques les plus puissants du pays.
À travers des conglomérats tels que GAESA, les militaires gèrent une grande partie des secteurs stratégiques de l'économie cubaine : le tourisme, le commerce, les infrastructures portuaires, la logistique, les entreprises financières et une grande partie des devises entrant dans le pays.
Ce modèle a transformé Cuba en l'un des cas les plus clairs de militarisation de l'économie dans le monde contemporain.
Mais c'est précisément pour cette raison que l'avenir politique de l'île dépendra en grande partie de la décision que prendront les propres Forces Armées si le système entre dans une phase de transformation.
Le dilemme est simple à formuler, bien que pas nécessairement à résoudre : l'armée cubaine peut devenir le dernier pilier d'un système politique qui manifeste des signes évidents d'épuisement, ou elle peut choisir de se transformer en une institution professionnelle qui garantisse la stabilité d'un processus de transition vers un nouvel ordre politique.
Si Cuba emprunte ce chemin, certaines décisions seront inévitables.
La première étape sera de définir clairement à qui servent les Forces Armées. Pendant des décennies, l'armée a été étroitement liée à la figure des Castro et au projet politique de la soi-disant "Révolution".
Dans une transition politique, cette relation devrait changer radicalement. Les Forces Armées devraient faire clairement savoir que leur fonction n'est pas de défendre les intérêts d'une famille, d'une élite politique ou d'un parti unique, mais de garantir la sécurité du pays et le libre exercice des droits de ses citoyens.
En d'autres termes, ils devraient cesser d'être un instrument du pouvoir pour devenir une institution de l'État.
Cette transformation ne serait pas uniquement politique. Elle devrait également être institutionnelle et symbolique.
Un geste aussi simple que abandonner le nom de Forces Armées Révolutionnaires et adopter celui de Forces Armées de la République pourrait marquer le début de cette transition.
Il ne s'agirait pas seulement d'un changement de dénomination, mais d'un changement d'identité. Une armée qui ne se définit plus par son lien avec une révolution passée, mais par son engagement envers l'État et la nation.
Mais la transformation ne peut pas se limiter aux symboles.
Un autre pas inévitable serait le démantèlement de l'appareil répressif qui a servi pendant des décennies à contrôler la vie politique des Cubains.
Des institutions telles que la Sécurité de l'État, le contre-espionnage politique ou les différents départements dédiés à la surveillance idéologique de la population auraient du mal à survivre dans un contexte d'ouverture politique.
Un processus de transition exige des libertés civiles, et ces libertés sont incompatibles avec des structures conçues pour réprimer la dissidence.
L'armée, dans ce contexte, devrait jouer un rôle très différent : garantir l'ordre public et la stabilité institutionnelle pendant que la société cubaine retrouve ses espaces de liberté politique.
Mais peut-être que le défi le plus complexe serait économique.
Le réseau d'entreprises géré par les Forces Armées à travers GAESA représente aujourd'hui une part substantielle de l'économie nationale.
Durant des décennies, ce conglomérat a opéré avec un niveau d'opacité incompatible avec tout système démocratique. Si Cuba entre dans une phase de transition, ce réseau d'entreprises devrait faire l'objet d'un audit approfondi et transparent.
Les militaires ne devraient pas s'interférer dans ce processus. Au contraire, ils devraient y collaborer.
Cela impliquerait de mettre à la disposition des autorités civiles — même provisoires — toutes les informations nécessaires pour clarifier la structure patrimoniale de GAESA, rendre ses comptes transparents et permettre que ces actifs fassent partie du patrimoine de l'État cubain.
En aucun cas ils ne pourraient devenir la propriété privée de ceux qui les ont gérés au nom de la nation, que ce soit par l'intermédiaire de prête-noms, de sociétés offshore ou de tout autre mécanisme d'appropriation.
Une fois clarifiée sa situation patrimoniale, une grande partie de ces entreprises pourrait s'intégrer dans un processus d'ouverture économique où le capital privé, national et étranger, jouerait un rôle important dans la reconstruction du pays.
Mais pour que ce processus soit crédible, l'armée devrait abandonner définitivement tout rôle direct dans la gestion économique.
Les armées des États démocratiques ne gèrent pas d'hôtels, de compagnies maritimes ni de chaînes commerciales. Leur fonction est de garantir la sécurité nationale, pas de diriger l'économie.
Cela impliquerait également une profonde rénovation générationnelle au sein de l'institution. De nombreux hauts responsables qui ont dirigé les Forces Armées pendant des décennies sont étroitement liés au système de pouvoir actuel.
Un processus de transition nécessiterait un renouvellement progressif de cette élite, la professionnalisation de l'armée et son assujettissement effectif aux autorités civiles élues démocratiquement.
Rien de tout cela ne sera facile.
Mais l'histoire démontre que de nombreuses transitions politiques ont été possibles précisément lorsque les armées ont compris que leur rôle n'est pas d'empêcher le changement, mais de garantir que ce changement se produise sans violence ni chaos institutionnel.
Les Forces armées cubaines devront également décider, le moment venu, de quel côté de l'histoire elles souhaitent se situer.
Ils peuvent essayer de préserver un système politique qui montre des signes évidents d'épuisement, prolongeant un modèle qui a conduit le pays à des décennies de stagnation économique et d'isolement international.
O peuvent devenir le premier garant d'une nouvelle étape historique au cours de laquelle Cuba retrouvera ses libertés politiques, reconstruira ses institutions et se réintégrera pleinement dans la communauté démocratique internationale.
La décision, en fin de compte, ne sera pas seulement politique. Elle sera aussi historique.
Parce que l'armée cubaine peut passer à l'histoire comme le dernier gardien d'un régime totalitaire épuisé ou comme l'institution qui a aidé à ouvrir les portes d'une nouvelle république.
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