Sandro Castro, petit-fils de Fidel Castro, a publié sur son compte Instagram une vidéo dans laquelle il apparaît en train de distribuer de la nourriture à des personnes sans abri ou vulnérables dans les rues dégradées de La Havane.
Dans les images, qui ont déclenché un intense débat avec des centaines de commentaires en quelques heures, on voit le jeune homme de 33 ans distribuer des petites boîtes de nourriture à des personnes dans un environnement avec des déchets accumulés et des bâtiments en mauvais état, illustrant la crise que traverse la capitale cubaine.
Au début de la vidéo, Castro dit : "Nous allons rendre le cœur de nombreuses personnes heureux." À la fin, il ajoute : "Oui, mon peuple, c'est un contenu que nous avons réalisé de tout cœur et j'invite tout le monde à se joindre à moi pour aider les personnes dans le besoin."
Les réactions sur Instagram se sont divisées de manière tranchée. Les critiques les plus sévères ont directement pointé la contradiction entre le geste et le nom qu'elle porte : "Réparer ce que le grand-père a détruit", a écrit un utilisateur. Un autre a été plus direct : "Asere, si tu veux vraiment aider, dis à ta famille de quitter Cuba. Cuba n'a pas besoin de charité, elle a besoin de liberté." Un troisième commentaire a résumé le sentiment de beaucoup : "La solidarité s'exerce en privé, sinon elle devient humiliation."
D'autres ont remis en question le caractère public de l'événement, le qualifiant de "simple spectacle pour les réseaux", tout en exigeant que, s'il souhaite vraiment aider, il parle de liberté et de prisonniers politiques. La dimension politique du débat s'est résumée en une phrase : "Tandis que certains distribuent de la nourriture, d'autres sont emprisonnés pour avoir exprimé leur opinion."
Tous les commentaires n'étaient pas négatifs. Une partie des abonnés a applaudi le geste avec des phrases comme « Tu es différent des autres membres de ta famille » et « Nous ne choisissons pas la famille qui nous est attribuée », reconnaissant en Sandro une volonté de se distancer de l'héritage qu'il porte.
Le vidéo arrive à un moment de forte exposition médiatique pour le jeune entrepreneur. En mars dernier, The New York Times lui a consacré un profil détaillé le décrivant comme une figure qui mélange ostentation, satire et critiques voilées du régime. Peu après, il a accordé une interview à CNN en Español dans laquelle il a déclaré que la majorité des Cubains veulent être capitalistes, pas communistes, a critiqué Miguel Díaz-Canel pour ne pas faire du bon travail et a révélé avoir été convoqué pour interrogatoire par la Sécurité de l'État à cause de ses vidéos satiriques. Le sénateur américain Rick Scott s'est attaqué à CNN le deux avril pour lui avoir donné une tribune, accusant la chaîne de blanchir le régime.
Cette visibilité internationale nourrit les suspicions de ceux qui voient la distribution de nourriture comme une stratégie d'image plutôt qu'un acte de solidarité authentique. Sandro Castro est également propriétaire du bar EFE en el Vedado, dont la consommation minimale par table équivaut à deux mois du salaire moyen cubain, selon le New York Times.
Mais au-delà des commentaires sur la publication la plus récente de Sandro, ce que ces réactions révèlent, c'est une atmosphère émotionnelle marquée par le scepticisme. Même lorsque l'on reconnaît le geste de manière précise, la suspicion quant aux intentions prédomine, surtout en ce qui concerne son véritable impact. Dans une Cuba marquée par la pénurie et l'inégalité, l'aide individuelle — en particulier lorsque celle-ci provient de personnes liées au pouvoir — n'est pas interprétée isolément, mais comme faisant partie d'un ensemble politique plus large qui conditionne toute lecture.
Le débat met également en évidence un seuil d'exigence beaucoup plus élevé envers ceux qui appartiennent, directement ou symboliquement, à l'élite du régime. Pour une part significative des utilisateurs, les actions caritatives ne suffisent pas : une prise de position claire est attendue face aux problèmes structurels du pays. Cette norme différente explique pourquoi un geste qui, dans un autre contexte, pourrait être applaudi sans réserve suscite ici du rejet ou, au minimum, de l'inconfort.
En même temps, les réactions reflètent une tension entre le symbolique et le pratique. Distribuer de la nourriture a un impact immédiat et visible, mais ne modifie pas les causes profondes de la crise. C'est pourquoi de nombreux commentaires déplacent rapidement la conversation de l'acte en lui-même vers des questions comme la liberté, les droits ou la responsabilité historique. Le geste, dans ce sens, fonctionne davantage comme un déclencheur du débat que comme un aboutissement.
On perçoit également une fatigue accumulée face à ce que certains considèrent comme des narrations répétitives : des actions ponctuelles qui ne se traduisent pas par des changements durables. Cela nourrit l'idée que toute initiative de ce type risque d'être perçue comme opportuniste, surtout dans un contexte où la population fait face à des besoins quotidiens et a peu de moyens pour exprimer ses revendications.
Dans l'ensemble, la discussion confirme qu'en Cuba aujourd'hui, il n'existe pratiquement pas de gestes "neutres". Tout acte public, surtout s'il implique des figures associées au pouvoir, est inévitablement traversé par la politique. Et c'est justement ce poids qui transforme une action apparemment solidaire en un épisode supplémentaire d'un débat beaucoup plus profond sur la responsabilité, la légitimité et l'avenir du pays.
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