Dix ans de pression : Comment la société civile cubaine a mis en crise l'accord de l'UE avec le régime



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Depuis des années, l'Accord de Dialogue Politique et de Coopération (ADPC) entre l'Union Européenne et Cuba a été présenté comme un pari stratégique pour un changement progressif.

Cependant, ce qui apparaît aujourd'hui comme un processus de révision à Bruxelles est, en réalité, le résultat d'une pression soutenue — et croissante — de la société civile cubaine indépendante, qui est passée de la remise en question de l'accord à exiger ouvertement sa suspension ou son remplacement.

Cette évolution n'a pas été linéaire ni homogène. Mais elle révèle une tendance claire : à mesure que les preuves s'accumulaient montrant que l'ADPC ne générait pas de progrès réels en matière de droits de l'homme, le ton des revendications se durcissait.

Duoptimisme européen au scepticisme civique

Le point de départ est 2016. Cette année-là, l'Union européenne a signé l'ADPC avec Cuba, mettant fin à un cycle de deux décennies marqué par la Position commune, qui conditionnait la coopération aux progrès démocratiques.

Le nouvel accord misait sur le “compromis critique” : dialoguer avec le régime pour favoriser des changements de l'intérieur.

Bien sûr, La Havane a salué l'accord, mais a déclaré que la résolution annexe du Parlement européen, qui comprenait une clause sur les droits de l'homme, était "inutile et interventionniste".

Pour de larges secteurs de la société civile cubaine, cependant, ce revirement a signifié la perte de l'un des rares instruments de pression internationale sur le régime.

Depuis le début, ils ont dénoncé que le design de l'accord permettait à l'État cubain de contrôler qui participait en tant que "société civile", excluant de facto des organizations indépendantes.

Ces préoccupations ne tardèrent pas à se traduire par des actions. En 2020, des activistes et des plateformes d'opposition tentèrent d'influencer le processus de ratification, en particulier dans des pays comme la Lituanie, cherchant à freiner ou suspendre l'accord avant sa consolidation définitive.

C'était le premier signe d'une stratégie qui gagnerait en force avec le temps.

2023 : le pont vers l'exigence

L'année 2023 a marqué un tournant. La lettre envoyée par la plateforme 'Cuba dit NON à la Dictature' au Parlement Européen a introduit un changement important : sans encore demander la suspension de l'ADPC, elle proposait la nécessité de conditionner la relation avec La Havane à des résultats concrets.

Libération des prisonniers politiques, sanctions contre les responsables de violations des droits humains et avancées vérifiables en matière d'ouverture politique sont devenues des revendications explicites. Il s'agissait d'une étape intermédiaire clé : du rejet implicite au questionnement structurel.

Ce changement n'est pas survenu dans le vide. Il est survenu après l'impact des manifestations du 11 juillet 2021 et la vague répressive qui a suivi, révélant les limites de l'approche européenne.

Pour de nombreux activistes, l'ADPC n'avait pas seulement échoué à améliorer la situation, mais coexistait également avec son détériorement.

2024 : l'accord comme échec

En 2024, la demande a fait un bond qualitatif. Des organisations telles que le Conseil pour la Transition Démocratique à Cuba ont commencé à demander ouvertement la activation de la clause de suspension de l'accord.

L'argument central était frappant : l'ADPC avait échoué dans son objectif principal. Loin de promouvoir des réformes, il avait été utilisé par le régime pour gagner en légitimité internationale et en accès aux ressources, sans assumer de véritables engagements.

Ce diagnostic reflétait une conclusion de plus en plus partagée parmi les militants : le problème n'était pas seulement la mise en œuvre de l'accord, mais aussi sa propre logique.

2025 : de réviser à remplacer

L'année 2025 a consolidé cette évolution. D'abord, avec des propositions de révision approfondie : inclusion de la société civile indépendante dans les dialogues officiels, mécanismes de traçabilité des fonds et changements dans les critères de coopération.

Mais quelques mois plus tard, une coalition plus large d'organisations est allée plus loin. Il ne s'agissait plus de corriger l'ADPC, mais de le remplacer par un nouveau cadre basé sur une conditionnalité démocratique vérifiable.

Ce déplacement a été clé. Il indiquait que, pour une partie significative de la société civile cubaine, l'accord avait cessé d'être réformable.

Les arguments de fond

Au-delà des différences tactiques, les documents analysés s'accordent sur quatre critiques fondamentales.

Premierement, l'exclusion systématique de la société civile indépendante. Le dispositif de l'ADPC permet au régime de décider qui participe, transformant ainsi le dialogue en un espace contrôlé.

Segundo, le manque de transparence dans l'utilisation des fonds européens. L'absence de mécanismes publics de traçabilité alimente le soupçon que ces ressources peuvent bénéficier à des structures étatiques.

Troisièmement, la légitimation politique. Maintenir un accord de coopération sans conséquences face aux violations des droits humains projette une image de normalité que le régime utilise à son avantage.

Y quart, le bilan empirique : après presque une décennie, la situation à Cuba ne s'est pas améliorée. Au contraire, la répression, la crise économique et l'exode massif se sont aggravés.

À cet écosystème de pression s'ajoute l'Assemblée de la Résistance Cubaine (ARC), qui, depuis au moins 2023, a mené un travail constant d'influence politique auprès des institutions européennes.

Contrairement à d'autres organisations axées sur l'architecture de l'accord, l'ARC a formulé sa critique en des termes plus larges, combinant des dénonciations sur la répression interne, l'utilisation opaque des fonds européens et l'alignement stratégique du régime cubain avec la Russie.

Son activité a été particulièrement visible en septembre 2024, lorsque une délégation a comparu devant le Groupe du Parti Populaire Européen au Parlement Européen et a tenu des réunions avec des dirigeants clés.

Cette ligne s'est consolidée en 2025 avec de nouveaux échanges à Bruxelles et a de nouveau émergé en janvier 2026 lors d'une conférence du groupe ECR consacrée au rôle de Cuba dans la guerre en Ukraine, où a participé Orlando Gutiérrez Boronat.

Dans cet espace, la continuité de l'ADPC a été remise en question non seulement du point de vue des droits de l'homme, mais aussi en tant que problème de cohérence stratégique pour la sécurité européenne.

Le choc avec la politique européenne

La pression de la société civile a eu un impact, mais inégal. Le Parlement européen a été le principal récepteur de ces demandes, adoptant des résolutions qui remettent ouvertement en question l'accord et suggèrent même sa suspension.

Cependant, ce tournant ne s'est pas traduit par des changements dans la politique exécutive. La Commission européenne, le Service européen pour l'action extérieure et le Conseil ont maintenu l'ADPC comme cadre central de relation avec Cuba, défendant l'approche du “compromis critique”.

Cette brèche institutionnelle explique en partie la frustration des militants. Alors que le discours politique évolue, la pratique diplomatique reste pratiquement intacte.

Cet écho parlementaire ne s'explique pas seulement par la pression de plateformes organisées. Il a également été alimenté par l'action soutenue de figures clés de l'opposition cubaine.

Aux côtés des plateformes de la société civile, plusieurs figures clés de l'opposition cubaine ont contribué de manière décisive à porter ce débat à Bruxelles.

Rosa María Payá, chef de Cuba Decide, a probablement été la voix la plus constante à demander la suspension de l'ADPC. Depuis 2020, elle a demandé à activer sa clause démocratique et à conditionner toute relation avec La Havane à des avancées vérifiables en matière de droits de l'homme, une position qu'elle a réitérée dans des forums institutionnels du Parlement européen jusqu'en 2025.

En parallèle, des figures comme Guillermo “Coco” Fariñas et Berta Soler, leader des Dames en blanc, ont dénoncé dès les premières étapes que l'accord légitimait le régime et excluait la société civile indépendante.

Tous deux ont porté ces critiques directement auprès des institutions européennes et ont même accusé le Service européen d'action extérieure de ne pas respecter l'esprit de l'ADPC en marginalisant les acteurs indépendants.

Le cas de José Daniel Ferrer a suivi une logique différente, mais tout aussi influente. Plus que comme promoteur de campagnes spécifiques contre l'accord, sa figure a été utilisée de manière récurrente par le Parlement européen comme preuve que Cuba ne respecte pas les clauses démocratiques de l'ADPC.

Son emprisonnement et sa persécution ont renforcé, résolution après résolution, l'argument selon lequel l'accord ne produit pas les résultats escomptés.

Ensemble, ces acteurs ont contribué à maintenir une pression constante sur les institutions européennes, en particulier au Parlement, où leurs dénonciations ont trouvé un écho plus important que dans l'appareil exécutif communautaire.

Une nouvelle phase : géopolitique et pression

Dans les dernières années, le contexte a changé. La guerre en Ukraine et la participation de citoyens cubains au conflit ont ajouté une dimension géopolitique au débat.

L'approbation de l'Amendement 82 au Parlement européen, qui identifie Cuba comme une dictature alignée avec la Russie, marque un tournant dans le récit européen.

Dans ce contexte, le début d'un processus de révision de l'ADPC, bien que pas encore public, suggère que la pression accumulée commence à avoir des effets plus concrets.

Une décennie qui redéfinit le débat

À avril 2026, le bilan est clair. La société civile cubaine n'a pas encore réussi à obtenir la suspension de l'accord, mais elle a néanmoins réalisé quelque chose de significatif : changer les termes du débat en Europe.

Ce qui a commencé comme une critique isolée est devenu une discussion structurelle sur la cohérence de la politique extérieure européenne envers Cuba.

La question n'est plus seulement de savoir si l'ADPC fonctionne, mais si elle est compatible avec les principes que l'Union européenne dit défendre. Et c'est précisément la question qui commence à se faire entendre aujourd'hui à Bruxelles.

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Iván León

Diplômé en journalisme. Master en diplomatie et relations internationales de l'École diplomatique de Madrid. Master en relations internationales et intégration européenne de l'UAB.