L'Espagne et le cynisme diplomatique avec Cuba : Des mots vides pour une dictature intacte



Chancelier d'Espagne et homologues du Brésil, du Mexique et de la NorvègePhoto © X / @jmalbares

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Le ministre des Affaires étrangères d'Espagne, José Manuel Albares, a de nouveau recouru à une formule aussi confortable que vide pour évoquer la tragédie cubaine.

“Seul le peuple frère cubain peut décider librement de son avenir”, a-t-il écrit sur ses réseaux sociaux après s'être réuni avec ses homologues du Brésil, du Mexique et de la Norvège pour aborder la “situation humanitaire critique” sur l'île.

La phrase, d'un ton diplomatique gris, renferme cependant une profonde contradiction. Car si quelque chose définit la réalité cubaine depuis plus de six décennies, c'est précisément l'impossibilité pour son peuple de décider librement de quoi que ce soit.

Parler de libre décision dans une dictature à parti unique, sans élections concurrentielles, sans liberté de presse et avec des centaines de prisonniers politiques, n'est pas une prudence diplomatique : c'est une forme d'évasion.

Y, dans le cas de l'Espagne, cette langue finit également par être une forme implicite de complicité.

La fiction de la “libre décision”

Le problème de fond n'est pas sémantique, mais politique. À Cuba, il n'existe pas les conditions minimales pour que les citoyens puissent choisir leurs dirigeants, s'organiser librement ou exprimer leur désaccord sans craindre de représailles.

Les manifestations du 11 juillet 2021 ont clairement montré le prix à payer pour faire entendre sa voix : des arrestations massives, des condamnations disproportionnées et une machine répressive intacte, qui maintient en prison des centaines de Cubains pour lesquels l'Espagne n'a guère élevé la voix, parmi eux des artistes comme Luis Manuel Otero Alcántara ou le rappeur lauréat d'un Grammy Latino, Maykel Osorbo.

Dans ce contexte, affirmer que « seul le peuple cubain peut décider de son avenir » équivaut à ignorer —ou à dissimuler— que ce peuple est privé des instruments de base pour le faire. Il s'agit de transférer une responsabilité impossible à ceux qui manquent de liberté pour l'exercer.

C'est une manière de blanchir l'absence de libertés sous une rhétorique apparemment respectueuse.

L'Espagne sait parfaitement ce qui se passe

Lo plus préoccupant est que ce n'est pas une question d'ignorance. L'Espagne connaît parfaitement la nature du régime cubain. Non seulement en raison de son histoire commune, mais aussi grâce à des décennies de relations diplomatiques, économiques et politiques de très haut niveau.

El propio Albares a récemment reçu à Madrid le ministre du régime, Bruno Rodríguez Parrilla. Il ne s'agit pas d'un manque d'informations ici, mais d'une décision consciente de maintenir un langage délibérément ambigu, évitant toute confrontation réelle.

C'est le même schéma qui a marqué la politique espagnole envers Cuba pendant des années : reconnaître timidement les lacunes démocratiques, mais sans adopter une position claire qui dérangerait le pouvoir à La Havane.

Le résultat est un discours qui, sous l'apparence d'un équilibre, s'avère profondément asymétrique : exigeant sur le plan rhétorique, mais inoffensif sur le plan pratique.

L'effet réel : prolonger le statu quo

Que peut-on obtenir avec ce genre de déclarations ? Certainement pas améliorer la situation des Cubains.

Ce langage contribue à plusieurs effets concrets. Premièrement, il légitime indirectement le régime, en le traitant comme un interlocuteur normal dans un contexte où il n'y a pas de normalité politique. Deuxièmement, il désactive la possibilité d'une pression internationale plus ferme, en diluant les responsabilités dans des formulations abstraites.

Y troisièmement, cela envoie un message dévastateur à la société civile et à la dissidence : L'Europe, et en particulier l'Espagne, n'est pas prête à aller au-delà des mots.

Mientras tant, la réalité sur l'île continue de se détériorer. Crise économique chronique, coupures de courant, pénurie de nourriture et de médicaments, et une émigration massive qui vide le pays. Parler de “décider de l'avenir” dans ces conditions n'est pas seulement ironique ; c'est cruel.

De l'interlocution à la complaisance

La position d'Albares n'est pas une anomalie, mais la continuité d'une ligne historique.

L'Espagne a choisi depuis des décennies une stratégie basée sur l'interlocution, le dialogue et la normalisation, croyant que l'ouverture économique et le contact politique entraîneraient des changements graduels.

Mais ces changements ne sont pas encore arrivés.

Ce qu'il y a eu, ce sont des concessions, des médiations ponctuelles —comme les libérations de 2010— et une intégration économique croissante qui a bénéficié aux entreprises et à l'appareil étatique cubain lui-même.

Cependant, les structures de pouvoir, le contrôle politique et la répression sont restés pratiquement intacts.

La politique d’“influence de l’intérieur” s’est finalement avérée, dans les faits, être une politique d’adaptation au régime.

Le désalignement avec les États-Unis

Cette approche a été renforcée par un désalignement constant avec la politique des États-Unis envers Cuba.

Alors que Washington —en particulier sous des administrations plus strictes— a choisi d'accroître la pression politique et économique sur le régime, l'Espagne et l'Union européenne ont préféré agir comme contrepoids.

Ce papier se justifie au nom du rejet des sanctions unilatérales ou de l'extraterritorialité de lois comme la Helms-Burton. Mais dans la pratique, il a également servi à offrir à La Havane une voie d'oxygène politique et économique.

Il ne s'agit pas de défendre aveuglément la politique américaine, mais de reconnaître une évidence : sans une véritable pression, les régimes autoritaires n'ont aucun incitatif à changer. Et l'Europe, avec l'Espagne en tête, a systématiquement renoncé à l'exercer.

Le résultat est une paradoxe : alors que les violations des droits de l'homme sont dénoncées dans des discours officiels, on maintient en même temps un cadre de relations qui n'impose pas de coûts significatifs au régime pour ces mêmes violations.

Un double standard évident

L'attitude envers Cuba contraste avec la fermeté que l'Espagne et l'UE affichent dans d'autres contextes. Dans des scénarios où des intérêts géopolitiques différents existent, le langage change, les exigences se durcissent et les mesures se concrétisent.

Avec Cuba, en revanche, une prudence frôlant l'indulgence prévaut.

Ce double standard érode la crédibilité de la politique étrangère espagnole en matière de droits humains. Cela transmet l'idée que les principes ne sont pas universels, mais négociables en fonction d'intérêts stratégiques ou économiques.

L'Espagne comme partie du problème

Le tweet d'Albares n'est donc pas un simple geste diplomatique. C'est le reflet d'une politique qui, loin de contribuer à une solution, aide à perpétuer le problème.

En insistant sur des formules vides telles que la “libre décision du peuple cubain” sans aborder les conditions qui la rendent impossible, l'Espagne se place dans une position confortable, mais stérile. Elle évite le conflit, préserve ses intérêts et maintient ouverts les canaux de dialogue, mais au prix d'une renonciation à une défense efficace des droits fondamentaux.

En fin de compte, cette approche ne réussit pas seulement à promouvoir des changements réels. Elle contribue également à prolonger l'angoisse de millions de Cubains qui continuent d'attendre plus que des mots.

Car sans pression, sans conditions claires et sans volonté politique d'exiger des responsabilités, aucune transition n'est possible. Et tant que l'Espagne continuera de parier sur l'ambiguïté, elle fera, dans une plus ou moins grande mesure, partie du problème.

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Iván León

Diplômé en journalisme. Master en diplomatie et relations internationales de l'École diplomatique de Madrid. Master en relations internationales et intégration européenne de l'UAB.