Un essai publié ce vendredi par l'académicien cubain Lorenzo Vega-Montoto sur la plateforme CubaxCuba soulève l'une des questions les plus inconfortables que peut se poser un cubain âgé de soixante à quatre-vingts ans : qu'est-ce qui a été exactement construit tout au long de sa vie, et pourquoi cette question, comme toutes celles qui sont délicates à Cuba, continue d'être posée dans le silence.
Vega-Montoto, docteur en sciences chimiques et chercheur titulaire au Idaho National Laboratory, a dédié le texte à ses parents et à « une génération qui a chanté, cru et a été abandonnée ». L'essai, intitulé « La gloire que personne ne leur a rendue », est une analyse percutante sur la trahison que le régime a perpétrée contre ceux qui l'ont construit.
«Il existe une manière de perdre la vie qui n'apparaît dans aucun avis de décès», écrit l'auteur. «C'est la perte lente et accumulée des années consacrées à quelque chose qui s'est révélé ne pas être ce qu'il promettait. C'est se réveiller à soixante-dix ans dans un pays sans électricité, sans médicaments, sans les enfants qui sont partis en radeau, en avion ou, bien pire, qui sont en prison.»
L'analyse se concentre sur la musique de la Nueva Trova —Silvio Rodríguez, Pablo Milanés et Noel Nicola— comme le vecteur émotionnel qui a scellé le pacte entre cette génération et la révolution. Les chansons, soutient-il, n'étaient pas un divertissement mais une liturgie : elles ont bâti un contrat implicite dont la clause centrale stipulait que si l'individu consacrait sa vie au collectif, le collectif le soutiendrait. « Cette hypothèse a été le mensonge le plus coûteux que cette génération a payé », conclut-il.
L'académicien cite la phrase de Silvio dans « Playa Girón » —« si quelqu'un vole de la nourriture et ensuite donne sa vie, que faire ? »— comme « la question la plus honnête qu'on puisse poser à une révolution », formulée en 1975 et jamais répondue par le pouvoir. Il se souvient également du vers de Pablo Milanés dans « Cuando te encontré » : « Il vaudra mieux se noyer dans la mer que de trahir la gloire vécue ». Pour Vega-Montoto, cette phrase n'est pas de la poésie, mais la signature émotionnelle d'une génération qui s'est enchaînée d'elle-même, par amour, et que le régime a exploitée pendant des décennies.
«C'est l'escroquerie la plus raffinée produite par le XXe siècle latino-américain», écrit-il. «Fidel Castro n'a pas été un leader qui a servi son peuple. C'était un individu extraordinaire —il faut lui accorder cet adjectif pour comprendre l'ampleur du vol— qui a réussi à faire croire à son peuple que lui servir, c'était se servir soi-même.» Tout ce sacrifice collectif, conclut-il, «a été dédié au capital symbolique et historique d'un homme qui est mort entouré des décorations de quatre-vingt-dix et quelques États, et qui a laissé son pays sans savon.»
Cette génération qui a alphabétisé, semé et mené des guerres sur d'autres continents reçoit aujourd'hui une pension minimale de 4 000 pesos cubains, moins de neuf dollars au taux de change informel, alors que le panier alimentaire de base nécessite au moins 30 000 pesos mensuels. Une enquête de l'Association Syndicale Indépendante de Cuba auprès de 506 retraités a révélé que 99 % d'entre eux affirment que leur pension ne couvre pas l'alimentation, le logement ni les médicaments. Le pays souffre de coupures de courant allant jusqu'à vingt heures par jour, avec un déficit de production atteignant 1 881 mégawatts en mars 2026.
Pour Vega-Montoto, cet abandon n'est pas accidentel. « Un système qui ne peut pas produire de richesse réelle a besoin que ses membres les plus âgés meurent rapidement et en silence », écrit-il. « Ces vieux ont de la mémoire. Ils se souviennent de ce qui a été promis, de ce qui a été donné. Et cette distance, si elle s'articule, si elle est énoncée à voix haute, est politiquement dévastatrice. » C'est pourquoi, conclut-il, « le système préfère que cette génération consomme sa nostalgie en privé. Qu'elle chante les vieilles chansons en silence. Qu'elle meure avant que son témoignage ne devienne gênant. »
L'essai aborde également la question de savoir si cette génération peut se réconcilier avec ce qu'elle a vécu. L'académique fait une distinction entre ceux qui ne peuvent pas accepter la trahison — car cela démantèlerait la seule structure de sens qui soutient leur histoire personnelle — et ceux qui ont effectivement fait ce deuil. Parmi ces derniers, il mentionne ceux qui ont vu Pablo Milanés rompre avec le régime et ont compris que cela n’était pas une trahison de son œuvre, mais sa conséquence la plus logique. Milanés a soutenu les manifestations du 11 juillet 2021 et est décédé à Madrid en novembre 2022.
Plus d'un million de Cubains ont quitté l'île depuis 2021, laissant les personnes âgées seules. La presse étrangère a mis en lumière l'abandon des aînés à Cuba comme l'un des symptômes les plus visibles de l'effondrement humanitaire que traverse l'île après 67 ans de dictature.
«La réconciliation possible, la seule honnête, n'est pas avec la Révolution. Elle est avec soi-même», écrit Vega-Montoto en conclusion. Et il termine par la phrase qui résume tout l'argument : «Cette génération n'a pas été vaincue par l'impérialisme. Elle a été volée par sa propre Révolution. Et cela, encore, attend d'être dit à haute voix».
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