
Toute dictature a besoin de policiers, de tribunaux soumis et d'appareils de renseignement. Mais aucun de ces instruments ne suffit à garantir sa pérennité. Il existe un moyen beaucoup plus efficace : la complicité de ceux qui, sans faire partie du pouvoir, finissent par devenir ses défenseurs ou ses justificateurs. C'est l'une des grandes tragédies de la Cuba contemporaine.
Il est facile de comprendre pourquoi les dirigeants restent fidèles au système. Le pouvoir offre des privilèges, une immunité, un accès à des biens que le reste de la population ne verra jamais, et une position qui disparaîtrait avec l'arrivée de la liberté. La défense du régime répond, dans de nombreux cas, à un calcul d'opportunité.
Ce qui est réellement déroutant se passe en dehors de cette élite. Comment expliquer au citoyen qui survit avec un salaire incapable de nourrir sa famille et, malgré tout, continue de défendre le même système qui l'a appauvri ?
Comment comprendre celui qui passe des heures à faire la queue pour obtenir un peu de nourriture, endurant des coupures de courant quotidiennes, voyant ses enfants partir en exil et qui répète pourtant les slogans officiels comme s'ils étaient des vérités indiscutables ? Je ne parle pas d'une théorie.
Il y a quelque temps, j'ai vu un homme chercher de la nourriture dans les déchets d'un conteneur à ordures. Il portait des vêtements usés, il avait du mal à se tenir debout et la faim était visible avant même d'entendre sa voix.
Sans cesser de fouiller parmi les déchets, il m'a dit : « Fidel a été le plus grand homme politique du XXe siècle. » Ces mots m'ont beaucoup plus marqué que la misère matérielle qui se trouvait devant moi. J'ai alors compris que la plus grande victoire du totalitarisme ne consiste pas à contrôler les institutions. Elle consiste à conquérir l'esprit d'une partie de ses victimes.
Pendant plus de six décennies, le régime cubain a construit un immense appareil d'endoctrinement. L'école, les médias, les organisations de masse et la propagande officielle ont diffusé une unique version de l'histoire, éliminant systématiquement toute alternative.
À force de répétition, la propagande a cessé de sembler être de la propagande. Elle est devenue, pour beaucoup, une façon d'interpréter le monde. Mais l'endoctrinement n'explique pas tout.
Il existe aussi la peur. Pas seulement la peur de la prison ou de la répression physique. Il y a une autre peur, plus profonde et silencieuse : la crainte de se retrouver seul, de perdre son emploi, de compromettre l'avenir de ses enfants, de devenir un objet de surveillance ou de rejet social.
Après de nombreuses années, cette peur ne nécessite plus de gardiens. Chaque individu finit par se surveiller lui-même. Cependant, il existe un composant encore plus inconfortable dont on parle rarement : la responsabilité personnelle.
Toute complicité ne naît pas de la terreur. Il existe aussi le confort de ceux qui choisissent de ne pas penser, l'indifférence de ceux qui préfèrent détourner le regard et le conformisme de ceux qui répètent un discours parce que c'est plus facile que d'affronter la vérité.
Accepter d'avoir vécu trompé pendant des décennies exige un énorme courage moral. Cela signifie reconnaître que de nombreux sacrifices ont été inutiles, que d'innombrables vies se sont éteintes à la poursuite d'une promesse non tenue et que la réalité a fini par contredire le récit officiel.
Tous ne sont pas prêts à emprunter ce chemin. C'est pourquoi certains continuent à s'accrocher au mythe même lorsque les preuves l'ont détruit. L'histoire, cependant, enseigne une leçon invariable. Les dictatures ne tombent pas uniquement par l'usure du pouvoir. Elles disparaissent également lorsque les citoyens cessent de collaborer avec elles, lorsque la peur perd son efficacité et lorsque la conscience retrouve la place qu'elle n'aurait jamais dû abandonner.
La Cuba de demain devra reconstruire son économie, ses institutions et son État de droit. Mais aucune de ces tâches ne sera suffisante si la culture civique et le sens de la responsabilité individuelle ne sont pas également reconstruits.
La démocratie ne dépend pas seulement de la tenue d'élections. Elle dépend de la compréhension par chaque citoyen que justifier l'oppression, se taire face à l'injustice ou collaborer avec l'abus a aussi des conséquences morales. Car aucune dictature ne réussit à survivre uniquement grâce à ses bourreaux. Elle a toujours besoin de la passivité, du silence ou de la complicité de ceux qui, pouvant choisir la dignité, finissent par soutenir le même système qui les a réduits à l'état de victimes.
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