
L'Observatoire des Médias de Cubadebate a publié ce mardi une analyse approfondie de 57.695 mentions publiques sur internet concernant Marco Rubio et le Département d'État entre le 20 juillet et le 9 août.
Sa conclusion la plus significative ne se limite pas à constater la pression croissante de Washington sur La Havane : elle affirme que la conversation numérique permet de conclure qu'il existe une «opération d'ingérence extérieure».
Le problème, c'est que les données présentées ne le prouvent pas.
L'étude fournit des informations utiles pour comprendre comment la conversation sur Cuba a évolué au cours des dernières semaines.
Dans ce sens, identifiez deux grands pics d'activité, mesurez la présence de comptes officiels américains, analysez la répétition de certains messages et reconstruisez la séquence entre le rapport « Cuba : la capitale du communisme du XXIe siècle », nouvelles sanctions et informations journalistiques ultérieures sur des opérations de renseignement et des scénarios de transition possibles.
Jusqu'à présent, les données permettent d'observer une stratégie américaine de pression dont l'existence, de plus, Washington ne cache pas. Marco Rubio a parlé publiquement d'accroître cette pression et le Département d'État a accompagné ses déclarations de décisions concrètes.
La question méthodologique se pose lorsque Cubadebate tente de démontrer quelque chose de différent : que les modèles trouvés sur internet constituent à eux seuls une preuve d'une opération d'ingérence.
L'un des principaux «constats» de l'Observatoire est que 52,2 % des mentions géolocalisées proviennent des États-Unis, contre 5,4 % pour Cuba.
Cubadebate conclut que à partir de cette différence «il s'agit d'une opération d'ingérence extérieure».
Le saut logique est difficile à soutenir. L'étude analyse précisément la politique du gouvernement des États-Unis envers Cuba, les déclarations du secrétaire d'État américain et un rapport publié par le Département d'État. Qu'une part considérable de cette conversation ait lieu aux États-Unis est attendue.
L'origine géographique permet de savoir d'où se déroule la conversation, mais ne démontre pas en soi qui la coordonne, s'il existe une opération organisée ni quelle est l'intention de ceux qui y participent.
Pour crédibiliser une opération coordonnée, il faudrait des preuves supplémentaires : relations entre les comptes, synchronisation anormale, automatisation, instructions communes, financement, comportement inauthentique ou tout autre mécanisme permettant de passer de la corrélation à l'attribution.
Rien de tout cela n'est prouvé dans le rapport.
L'Observatoire souligne également que 47,3 % des publications étudiées sont des retweets et note que des comptes officiels comme @StateDept et @SecRubio coexistent parmi les principaux nœuds avec des profils politiques, des médias et des utilisateurs conservateurs.
A partir de cela, il affirme qu'il existe « discipline et convergence de message ». La convergence peut être observée. La coordination, en revanche, doit être prouvée.
Que des sympathisants d'une certaine politique reproduisent les messages du secrétaire d'État, ou que des comptes conservateurs amplifient des contenus en accord avec leurs positions idéologiques, n'est pas exceptionnel sur un réseau social. Ce même phénomène se produit avec toute question politique fortement polarisée.
Les retweets permettent de mesurer l'amplification. Ils ne permettent pas d'établir automatiquement qui a ordonné cette amplification ni si quelqu'un l'a fait.
Il existe également une différence importante entre coordination gouvernementale et coordination de la conversation numérique. Le fait que le Département d'État et son secrétaire maintiennent des messages cohérents ne constitue pas une anomalie : cela fait partie du fonctionnement normal d'une institution qui communique une politique extérieure déterminée.
Une autre chose serait de démontrer que les médias, les journalistes et les utilisateurs agissent comme des composants coordonnés d'une opération conçue depuis Washington. Les données publiées par Cubadebate ne vont pas jusque-là.
Un phénomène similaire se produit avec la séquence temporelle.
Cubadebate observe qu'abord, le rapport du Département d'État est apparu ; ensuite, des sanctions, des déclarations de Rubio, une amplification sur les réseaux et enfin des informations de POLITICO et The New York Times concernant un accroissement des capacités américaines de renseignement liées à Cuba.
La chronologie est pertinente et montre que Washington développe une politique cohérente et cumulative envers le régime cubain.
Mais que plusieurs événements se déroulent successivement et partagent une direction politique ne prouve pas que tous fassent partie d'une même opération de communication.
Bien moins cela permet d'inclure automatiquement la couverture des médias indépendants. Que POLITICO, The New York Times ou Axios publient des fuites provenant de fonctionnaires américains démontre que des journalistes ont obtenu des informations de sources gouvernementales. Ne démontre pas que ces médias participent à une stratégie dirigée par le Département d'État.
L'Observatoire lui-même reconnaît en effet que les informations concernant les opérations de renseignement proviennent de sources anonymes et « ne constituent pas une admission officielle ».
La principale faiblesse du rapport apparaît, de manière paradoxale, dans sa propre méthodologie.
Cubadebate explique à la fin de l'étude que sa recherche « décrit des motifs de discours et d'amplification » et qu'elle « ne vérifie pas elle-même la véracité » des accusations analysées.
C'est une précaution méthodologique correcte. Mais ce même principe devrait s'appliquer à la conclusion concernant l'éventuelle ingérence.
Les données permettent d'affirmer qu'il existe une conversation intense ; que Washington a inscrit Cuba à son agenda de sécurité nationale; que certaines formulations se répètent ; que les comptes officiels ont une capacité d'amplification ; et qu'il existe une communauté politique et médiatique américaine qui reproduit ces messages.
Ce qu'ils ne permettent pas de démontrer, sans preuves supplémentaires, c'est que cette conversation constitue une « opération d'ingérence externe ».
La distinction est importante car mesurer une narration ne signifie pas prouver qui la contrôle.
L'Observatoire a rassemblé des données qui aident à comprendre comment la conversation sur Cuba est en train de changer. Il offre même des indices intéressants selon lesquels le nouveau cadre impulsé par Washington — Cuba étant perçue non seulement comme un problème politique et de droits de l'homme, mais aussi de sécurité, d'espionnage et d'influence — est en train de gagner du terrain dans le débat américain.
Ce phénomène mérite d'être étudié.
Mais précisément parce que les données sont intéressantes, elles n'ont pas besoin qu'on leur fasse dire plus que ce qu'elles peuvent démontrer. La pression de Washington est un fait public. L'existence d'une opération numérique d'ingérence, en revanche, est une accusation.
Et une accusation nécessite des preuves, pas seulement des pourcentages, des retweets et des corrélations.
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