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Al trovador Israel Rojas, leader du duo Buena Fe et l’un des porte-parole culturels les plus constants du régime cubain, s'est vu parler à l'oreillette et tente maintenant de calmer la tempête qu'il a lui-même déclenchée après son texte controversé affirmant qu'il “ne donnerait pas son sang pour un président, ni pour un vénérable ancien, ni pour sa famille”.
Son nouveau message, publié deux jours après le tumulte causé par l'article de CiberCuba qui a attiré l'attention sur ses mots, adopta un ton introspectif et moralisateur, agrémenté de la sagesse de développement personnel du bestseller brésilien Paulo Coelho.
“Je crois davantage aux actes qu'aux paroles... Peu importe qu'elles soient parfois appropriées ou non, les opinions vont et viennent. Une once d'action vaut une tonne de paroles”, conclut le chanteur-compositeur en s'appuyant sur les idées du best seller de Rio de Janeiro (“le monde change avec votre exemple, pas avec votre opinion”).
Bien qu'il n'ait pas mentionné l'épisode précédent, la phrase constitue, en fait, une rectification indirecte. C'est sa manière de reconnaître — sans le dire ouvertement — que son accès de patriotisme antérieur était une réaction inhabituelle de sa part, une opinion empreinte d'un fervent patriotisme, un genre mineur (opinion) au milieu de sa grande œuvre (son exemple en tant qu'artiste consacré à la soi-disant "révolution").
Du patriote absolu à l'équilibriste du discours
Dans son message original, Rojas n'a pas cherché à se désolidariser du pouvoir des Castro, mais plutôt à se positionner au-dessus : se présenter comme le patriote pur qui se bat pour la “Cuba souveraine”, pour les idées de Martí et pour la dignité de l'homme, au-delà de toute figure politique.
C'était une autoproclamée morale : le troubadour qui ne sert pas de chefs, mais des causes. Mais, dans cette tentative de se sanctifier comme le plus révolutionnaire parmi les révolutionnaires, il lui a échappé la phrase interdite.
Al écrire que je ne mourrais “pour un vénérable ancien, ni pour son fils ou petit-fils, ni pour sa famille”, il a frôlé un tabou : nommer, même de manière indirecte, la dynastie Castro et sa structure héréditaire de pouvoir.
Le geste n'était pas rebelle, mais il était dissonant. Et dans un environnement où les nuances sont suspectes, la dissonance suffit à déclencher des alertes.
La note, la colère et la rectification
Le 4 février, CiberCuba a publié un article interprétant le texte de Rojas comme un acte de « désobéissance métaphorique » et une tentative de sauver le mythe de la révolution en sacrifiant ses saints.
La réaction du musicien a été immédiate et colérique : un post dans lequel il a attaqué le média avec des insultes et du sarcasme (“Cibermierda est chaque jour un peu plus discrédité…”). Cette explosion verbale n'a fait que confirmer son inconfort.
Des heures plus tard, Rojas sembla comprendre qu'il avait perdu le contrôle narratif. Et, fidèle à son style, il chercha à retrouver contenance en enveloppant son obéissance et sa lâcheté de frémissements de lyrisme moral.
Le nouveau texte, axé sur l'idée que « les actions valent plus que les mots », a fonctionné comme un retrait calculé : il n'a pas demandé pardon, mais a reconnu que ses propos pouvaient être « inappropriés ».
C'était, en somme, une autocritique déguisée en supériorité éthique, au cours de laquelle il a encore enfoncé son discours enflammé et a de nouveau ouvert la porte à la polysémie, ce ressort qui lui a permis de qualifier d'« anormaux » ses fidèles qui n'ont pas saisi le sens de ses paroles.
La fissure du troubadour fidèle
L'épisode a laissé Israel Rojas dans une position ambiguë.
Son premier texte le montrait comme un homme qui se croit le propriétaire du feu sacré de la patrie; son second, comme un poussin mouillé qui ressent le besoin de s'expliquer sans rien expliquer, réaction typique des pusillanimes qui traînent des remords.
Et entre les deux, une insulte publique à un média de presse indépendant qui a mis en lumière et continue de mettre en lumière ce que sa rhétorique a voulu et veut cacher : la fragilité de celui qui dépend du pouvoir qu'il célèbre.
En seulement trois jours, Rojas est passé du patriotisme épique au repli moral, tentant de sauver sa crédibilité au milieu d'une polémique qui a révélé sa contradiction la plus profonde : l'artiste qui veut faire croire qu'il est libre, mais qui ne cesse d'être officiel.
Il n’y a pas de défi dans ses paroles, mais il y a un symptôme : la lassitude d’un discours qui n’émeut ni ne convainc plus, même pas ceux qui le répètent par habitude.
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