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Le journal officiel Sierra Maestra, de Santiago de Cuba, a publié un article d'opinion signé par Yamilé Mateo Arañó qui dépeint avec brutalité l'échec du processus de bancarisation impulsé par le régime cubain depuis août 2023, et dont la phrase la plus percutante est mise dans la bouche d'un vendeur particulier : "le transfert est la ruine du commerce".
Le texte est remarquable puisqu'il provient d'un média d'État qui critique ouvertement une politique gouvernementale, décrivant la bancarisation comme "un mécanisme bien pensé mais qui, la plupart du temps, ne fonctionne pas comme on l'avait rêvé".
La autora documente un catalogue des excuses que les entreprises privées utilisent pour ne pas accepter les paiements numériques via des plateformes comme Transfermóvil et EnZona : "c'est seulement pour un produit", "moitié en espèces et moitié par virement", "il n'y a pas d'électricité et donc pas de connexion", "le propriétaire n'est pas ici" ou "nous avons déjà atteint la limite d'aujourd'hui", même quand il est neuf heures du matin.
La raison structurelle de cette résistance est que les entreprises privées ont besoin de liquidités pour acheter des marchandises et importer des fournitures, car leurs fournisseurs n'acceptent pas non plus les virements, et parce que l'argent liquide ne laisse pas de trace fiscale, ce qui facilite l'évasion fiscale dans un environnement de forte pression fiscale.
À la résistance du secteur privé s'ajoute l'effondrement de l'infrastructure bancaire : les distributeurs automatiques sont fréquemment en panne, sans espèces ou éteints en raison des coupures de courant, ce qui les rend inutilisables même pour le paiement des services de base.
Ceux qui souffrent le plus de cette situation sont les personnes âgées, qui, pour la plupart, ne disposent pas de téléphone mobile et doivent faire de longues files d'attente dans les banques pour retirer leurs pensions, sans garantie de recevoir la totalité de l'argent en raison de la pénurie de liquidités dans les établissements.
Ce vide est comblé par des opérateurs informels qui échangent de l'argent numérique contre des espèces avec des commissions allant jusqu'à 30%, et qui, selon l'auteure, s'organisent pour réserver des places dans les files d'attente et servir leurs "clients" — principalement des personnes âgées — jusqu'à les laisser avec juste ce qu'il faut pour survivre le mois.
Le gouvernement a réagi avec des mesures coercitives : en avril 2024, il a fermé 476 établissements pour non-respect du paiement électronique, et en septembre de la même année, il a fermé 58 autres entreprises pour la même raison.
Elle a également mis en place des numéros de téléphone pour signaler ceux qui refusent les transferts, mais l'auteure elle-même constate le scepticisme populaire : "il se peut qu'ils viennent, mais j'ai vu comment ils mettent des amendes et continuent à ne pas recevoir de transfert quand les inspecteurs s'éloignent", lui a dit une voisine.
Ce échec a été reconnu même par le Premier ministre Manuel Marrero Cruz le 6 avril 2024, lors de la réunion de bilan de la Banque Centrale de Cuba, et le directeur général des opérations de cette institution l'a qualifié de l'une des "principales insatisfactions" de la banque.
Le contexte macroéconomique aggrave le tableau : inflation sévère, pénurie dans les magasins d'État et une dollarisation partielle de l'économie qui fixe les prix des aliments et des produits d'hygiène en devises, tandis que le peso cubain se déprécie sans relâche sur le marché informel.
Mateo Arañó conclut que ce qui était autrefois rêvé comme une modernisation "est aujourd'hui devenu un cauchemar", et que trouver une solution réelle est "la tâche d'économistes très capables" dans des circonstances qui, pour l'instant, n'affaiblissent que la foi des Cubains dans le processus.
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