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Pendant des décennies, l'antiimpérialisme a été bien plus qu'un simple slogan politique à Cuba. C'était une des idées centrales sur lesquelles le régime a construit sa légitimité.
Cela a servi à expliquer la politique extérieure cubaine, à justifier des sacrifices internes, à unir le pays face à un ennemi commun et à projeter internationalement la dite "révolution cubaine" comme symbole de résistance face aux États-Unis.
L'anti-impérialisme était partout. Dans les discours du dictateur Fidel Castro. Dans les documents du Parti Communiste. Dans les manuels scolaires. Dans les organisations de jeunesse. Dans la presse officielle. Dans la "diplomatie révolutionnaire". Dans les forums internationaux. Dans le Mouvement des Pays Non Alignés. Dans les campagnes de solidarité avec l'Amérique Latine, l'Afrique et l'Asie.
Pendant plus d'un demi-siècle, la révolution a présenté une grande partie de son histoire comme une lutte permanente contre les prétentions dominatrices de "l'impérialisme yankee".
C'est pourquoi il est frappant de constater que dans les discours et déclarations les plus récents des personnalités liées au noyau du pouvoir, ce langage semble avoir disparu.
Un mot absent
Dans sa première interview publique, Raúl Guillermo Rodríguez Castro, connu sous le nom de El Cangrejo, a parlé de dialogue, de respect mutuel, de relations civilisées, d'investissements, de commerce et de coopération.
Il n'a pas parlé d'impérialisme. Il n'a pas évoqué la lutte anti-impérialiste, les agressions impériales ou la résistance face à l'empire.
La même chose se produit dans une grande partie de la rhétorique récente du régime. Des concepts qui ont occupé le centre du discours politique pendant des décennies ont perdu de leur importance ou apparaissent de plus en plus relégués.
Cela ne semble pas être un hasard. Parce que le contexte dans lequel évolue aujourd'hui la direction cubaine est radicalement différent de celui qui a permis de construire cette narration.
L'utilité de l'anti-impérialisme
Pendant une grande partie de la Guerre froide et aussi après celle-ci, l'anti-impérialisme s'est avéré extrêmement utile pour le régime.
Permettait d'expliquer les conflits internationaux. Permettait de dénoncer les sanctions américaines. Permettait de justifier l'exceptionnalisme politique du système cubain. Permettait de présenter les difficultés économiques comme une conséquence d'une agression extérieure permanente.
Y, surtout, cela permettait de construire une légitimité basée sur la résistance.
La Révolution ne se présentait pas simplement comme un projet politique. Elle se présentait comme une tranchée. Le pouvoir ne gouvernait pas uniquement. Il résistait.
Cette narration conférait au régime une autorité morale difficile à remettre en question dans ses propres cadres idéologiques. Celui qui critiquait le système pouvait être présenté comme quelqu'un qui affaiblissait la résistance nationale. Celui qui défendait le régime défendait également la souveraineté face à l'ennemi extérieur.
L'anti-impérialisme était, en même temps, une doctrine politique, un outil de mobilisation et une source de légitimité.
Lorsque la réalité change
Mais les circonstances qui rendaient ce discours fonctionnel ne sont plus les mêmes.
L'économie cubaine traverse une crise profonde, exacerbée par la capture de Nicolás Maduro et la pression américaine. Le régime a besoin d'investissements pour survivre. Il a besoin de financements, d'accès aux marchés, et de stabiliser le Système Électrique National.
Elle doit également reconstruire les relations économiques internationales. Et, surtout, elle doit trouver une issue à une situation qui menace la survie même du système.
À cette pression économique s'ajoute une autre réalité.
La Havane se trouve de plus en plus dans l'obligation de négocier avec le même pays qui a occupé pendant des décennies le rôle d'"ennemi historique". La possibilité d'accords avec Washington n'est plus une question secondaire. Elle est devenue une nécessité stratégique.
Et ces possibles entendements ne tournent pas uniquement autour de questions économiques. Ils impliquent également des demandes d'ouverture, des réformes institutionnelles, des changements réglementaires et des transformations qui affectent directement le modèle construit par le régime totalitaire communiste.
Dans ce contexte, le vieux discours anti-impérialiste cesse d'être un outil utile. Il commence à devenir un obstacle.
L'éléphant blanc de la Révolution
C'est le dilemme auquel est confrontée aujourd'hui l'élite dirigeante.
Elle ne peut pas revendiquer l'anti-impérialisme avec la même intensité qu'au cours des décennies passées. Elle doit dialoguer, négocier, projeter une image de pragmatisme. Elle doit convaincre des partenaires économiques capitalistes potentiels que Cuba est un lieu stable et prévisible.
Mais il ne peut pas non plus renier ouvertement l'anti-impérialisme. Le faire reviendrait à remettre en question une partie fondamentale du récit historique sur lequel il a bâti son autorité politique. Ce serait admettre qu'un des grands piliers idéologiques de la "révolution cubaine" n'accomplit plus la fonction pour laquelle il a été conçu.
Pour cette raison, le résultat semble être le silence. Aucune révision explicite n'est effectuée. Aucun changement doctrinal n'est reconnu. On cesse simplement de parler du sujet. Comme si le problème pouvait disparaître par omission.
Un héritage inconfortable
La paradoxe est évident.
Pendant des décennies, le régime a enseigné à plusieurs générations de Cubains que l'anti-impérialisme était une obligation morale et politique. Il l'a présenté comme un signe d'identité nationale. Il en a fait un élément indissociable de la culture politique révolutionnaire.
Aujourd'hui, cependant, les héritiers de ce même système semblent se sentir beaucoup plus à l'aise à parler d'investissements, d'affaires, de coopération internationale et de dialogue avec les États-Unis que de revendiquer ces vieux slogans.
La transformation n'est pas négligeable. Car l'anti-impérialisme n'a pas été une idée marginale au sein de la révolution. C'était l'une des bases sur lesquelles se sont justifiées des politiques, des sacrifices et des décisions historiques pendant plus de soixante ans.
Ce qui ne colle plus
Peut-être que le problème pour le régime n'est pas que l'anti-impérialisme ait cessé d'exister. Peut-être que le problème est qu'il ne correspond plus à la réalité qu'il doit gérer.
La Cuba actuelle cherche à attirer des capitaux étrangers. Elle a besoin de reconstruire des ponts diplomatiques. Elle aspire à alléger les pressions économiques qui menacent sa stabilité.
Et il le fait tout en essayant de préserver l'intégrité historique d'un système qui a construit une grande partie de son identité précisément sur la confrontation avec les États-Unis.
C'est pourquoi l'antiimpérialisme est devenu un héritage encombrant. Un rappel constant d'une narrative qui, pendant des décennies, était essentielle à la survie politique du régime, mais qui aujourd'hui complique certains de ses objectifs les plus urgents.
La question n'est plus de savoir ce que l'anti-impérialisme a signifié pour la "révolution cubaine". La question est que fait une élite politique lorsque l'une des bannières qui a le plus contribué à légitimer son pouvoir se transforme en un obstacle pour garantir sa "continuité".
Et c'est une question pour laquelle, jusqu'à présent, le régime semble n'avoir pas trouvé de réponse convaincante.
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