"La réponse à l'asphyxie est l'inventivité, la créativité et, bien que cela les agace, aussi la joie du peuple cubain" : avec cette phrase, prononcée lors de l'acte central pour le 26 juillet à Pinar del Río, Miguel Díaz-Canel a une fois de plus recours à l'un des piliers traditionnels de la narrative officielle : transformer la capacité de résistance des Cubains en la principale réponse face à la détérioration économique et sociale que traverse le pays.
Le dirigeant a assuré que la réponse au "blocus" est "l'effort intelligent et efficace" et a défendu que l'unité constitue "la principale arme stratégique" de la soi-disant "révolution".
Plus tard, il a affirmé que le gouvernement promeut des "changements profonds et nécessaires" grâce aux transformations économiques en cours, toujours subordonnées —a-t-il dit— au principe de la justice sociale.
Cependant, pour des millions de Cubains, ces mots entrent de nouveau en conflit avec une réalité de plus en plus difficile à soutenir.
La résistance comme politique d'État
Depuis des décennies, le discours officiel présente la capacité du peuple à supporter des privations comme une vertu révolutionnaire.
La pénurie devient "résistance"; les coupures de courant, un test d'héroïsme; l'émigration massive trouve à peine sa place dans les discours officiels; et les difficultés économiques sont décrites comme des conséquences presque exclusivement de la politique américaine.
L'appel à l'"inventivité" n'est pas non plus nouveau. Depuis des années, le régime présente comme exemples de créativité ce qui n'est pour de nombreux Cubains que des stratégies de survie : réparer encore et encore des équipements obsolètes, cuisiner au bois lorsque le gaz fait défaut, improviser des solutions face à l'absence de médicaments ou passer des heures à chercher des aliments de base.
Ce que le gouvernement définit comme de l'inventivité, des millions de citoyens le vivent comme une obligation permanente de survivre au milieu de privations qui sont devenues une partie de la vie quotidienne.
La "joie" face à une crise sans précédent
La référence de Díaz-Canel à "la joie du peuple cubain" semble également difficile à concilier avec le moment que traverse l'Île.
Cuba continue de faire face à une profonde crise énergétique, avec des pannes prolongées qui touchent une grande partie du pays ; une inflation qui a réduit à néant le pouvoir d'achat des salaires et des pensions ; et une grave pénurie de nourriture et de médicaments.
À cela s'ajoute la dégradation de services essentiels tels que la santé et les transports ; et un exode migratoire sans précédent, avec des centaines de milliers de Cubains ayant quitté le pays ces dernières années, laissant des familles séparées et des personnes âgées abandonnées.
Dans ce contexte, présenter la joie comme réponse politique peut être interprété comme une preuve de déconnexion avec l'état d'esprit de la population, qui vit quotidiennement avec l'incertitude, la fatigue et la frustration.
Du sacrifice permanent aux réformes
Dans le même discours, Díaz-Canel a reconnu que "la créativité et l'effort à eux seuls ne suffisent pas" et a défendu les transformations économiques et sociales promues par son gouvernement comme une priorité stratégique.
No obstante, de nombreux économistes ont averti que ces réformes arrivent après des années de dégradation économique et maintiennent intacts les principaux piliers du modèle centralisé, sans introduire de changements institutionnels garantissant une plus grande liberté économique, sécurité juridique ou concurrence dans des conditions équitables.
En même temps, les doutes grandissent quant à qui seront les principaux bénéficiaires de ces transformations, dans un contexte où l'accès aux ressources, au crédit et aux opportunités d'investissement continue d'être étroitement lié au pouvoir politique.
Un discours qui demande à nouveau des sacrifices
La phrase de Díaz-Canel résume une idée récurrente du récit officiel : face à la crise, la solution passe par la résistance, un travail accru, le maintien de l'unité et la confiance que le sacrifice collectif permettra de surmonter les difficultés.
Cependant, pour de nombreux Cubains, ce message devient de plus en plus difficile à accepter après des années de détérioration constante des conditions de vie.
L'ingéniosité du peuple a permis de réparer des appareils électroménagers impossibles à remplacer, de cuisiner en l'absence de gaz ou d'électricité, d'improviser des médicaments inexistants et de multiplier un salaire qui ne suffit guère pour quelques jours.
Mais cette créativité n'a pas empêché l'appauvrissement généralisé ni freiné l'exode de ceux qui ne croient plus que le sacrifice permanent se traduira par un avenir meilleur.
Pour cette raison, lorsque le dirigeant affirme que la réponse à l'« asphyxie » est « l'inventivité, la créativité et la joie du peuple cubain », beaucoup de citoyens n'entendent pas un message d'espoir.
Ils écoutent, une fois de plus, l'appel à ce qu'ils soient ceux qui supportent le poids d'une crise que le régime lui-même continue de ne pas assumer comme résultat de ses politiques et de décennies de décisions qui ont conduit Cuba à l'une des étapes les plus difficiles de son histoire récente.
Archivé dans :